Modibo Keita

Une figure africaine marquante

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Qui était Modibo Keita ?

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Un peuple, un but, une foi

Le militant

Anti-colonialisme, panafricanisme, non-alignement

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Discours page 3

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DECLARATION RELATIVE A LA CESSATION DES HOSTILITES EN ALGERIE(19/03/1962)

II nous est particulièrement agréable de saluer l'heureux événement qui aujourd'hui remplit de joie le cœur de tous les Africains, engagés depuis longtemps dans la lutte contre le colonialisme : la victoire du peuple algérien.
Voici venue la moisson de huit années de courage indomptable, de sacrifices sans murmures, de persévérance sans fanfaronnades ; voici venu le moment tant attendu de la victoire des Algériens eux-mêmes, au terme d'une lutte ouverte, avec l'arme de la foi en l'avenir, de l'amour ardent pour la liberté de la patrie opprimée, la volonté du peuple algérien de redonner à l'homme africain sa dignité.
Frères d'Algérie, les milliers d'Algériens tombés dans les champs de batailles ne sont pas morts en vain.
N'est-il pas vrai qu'ils viennent de rendre à notre beau pays, l'Afrique, une partie de sa terre depuis cinquante ans spoliée ?
Qui peut encore l'ignorer ? C'est grâce à vous, frères d'Algérie, par l'exemple de dignes pionniers que vous êtes, que les mouvements populaires africains se sont engagés dans la lutte pour la libération du sol national.
Il fallait ici que justice vous fût rendue.
Aussi, notre reconnaissance est grande, qui s'est exprimée par la solidarité inconditionnelle de la République du Mali avec les frères de l'Algérie Combattante.
C'est dire combien notre joie est immense, devant la victoire de ceux auprès desquels dès 1960, le peuple du Mali s'est considéré mobilisé.
La victoire du Front de Libération qui a su imposer le respect de la souveraineté et de l'intégrité de l'Algérie Africaine est aussi celle de tous ceux qui, comme les Maliens, n'ont rien ménagé pour en assurer le succès.
Victoire du Front de Libération Algérienne, victoire de l'Afrique Combattante, mais aussi victoire des peuples épris de paix au premier rang desquels le peuple de France qui voit mettre un terme aux sacrifices inutiles de ses cadres et de sa jeunesse et à l'hémorragie financière.
La France, enfin libérée, rompant définitivement avec un système inique de domination des peuples, peut sauvegarder et renforcer l'amitié des peuples africains colonisés, en reprenant sa place parmi les puissances attachées à la liberté de tous les peuples.
Gloire aux Martyrs Algériens du colonialisme !
L'indépendance qu'ils ont préparée et arrachée aujourd'hui sera dans l'Afrique qui se construit un facteur déterminant dans la poursuite de la décolonisation, et contribuera à accélérer l'édification d'une Afrique libre, en marche vers le progrès et le bien-être de ses populations.
Honneur aux Combattants Algériens dont l'exemple vaut école; ils ont démontré avec éclat que lorsqu'un peuple est résolument engagé dans le combat pour la libération de sa patrie, n'ayant d'autres ressources que sa foi, il arrive toujours à imposer ses droits aux forces d'occupation.
Peuple héroïque d'Algérie, le Mali est avec vous, à vos côtés, aujourd'hui comme hier, pour la libération totale de l'Afrique, jusqu'à la réalisation de l'unité, dans la voie du progrès et pour l'affirmation de notre personnalité.

DISCOURS PRONONCE À L'OCCASION DE LA VISITE OFFICIELLE DU PRESIDENT DIORI HAMANI AU MALI (06/04/1962)

Cher Président,
Madame, Excellences,
Chers Camarades,
Après que Niono, Macina, Markala et Ségou vous aient souhaité la bienvenue, nous voici de nouveau à Bamako, toujours animés du même idéal de fraternité africaine qu'ensemble nous avons cultivé des années durant.
Vous voici également au milieu de camarades dont vous connaissez les sacrifices et la fidélité au serment.
Vous voici donc chez vous, à Bamako, que les événements associent à l'histoire africaine depuis ce jour d'octobre 1946 où les hommes de courage ont avec nous jeté les fondements du mouvement libérateur de l'Afrique.
Aux dernières heures de votre si bref séjour au Mali, l'honneur me revient de vous dire, Monsieur le Président, combien nous sommes comblés par votre visite d'amitié.
La charge m'est d'autant plus agréable que je reçois en vous un camarade des heures difficiles et à un moment où de partout des voix s'élèvent pour appeler à l'unité.
L'occasion est peut-être propice pour rappeler qu'au Mali l'Unité Africaine est demeurée depuis 1946 la charnière de la politique de notre Parti, l'Union Soudanaise-R.D.A. C'est vous dire que vous êtes déjà assuré de trouver auprès de nous une solidarité totale dans ce combat.
Monsieur le Président, à ce stade de leur révolution, nos Etats sont préoccupés par leurs problèmes économiques ; l'aide extérieure pèse dans toutes les décisions que les nouveaux État sont amenés à prendre. Et si nous n'y prenons garde, la liberté conquise sur le plan politique serait anéantie.
Le Mali, en ce qui le concerne, fort de l'adhésion de toutes ses populations, n'acceptera jamais une quelconque sujétion économique.
Certes, nous ne refuserons pas le concours des pays développés. Au surplus, ceux-ci ne doivent-ils pas leur développement à la main-d'œuvre, aux matières premières, aux marchés des colonies que nous fûmes ? Le dépeuplement de notre Continent n'a-t-il pas présidé à la prospérité de ceux qui aujourd'hui sont à la pointe du progrès ?
Aussi, c'est sans chantage aucun, sans amertume aucune, mais sans faiblesse, que nous devons dire ici notre conviction profonde : la justice sociale, la paix du monde, l'égalité des peuples, la morale internationale imposent que ceux qui se sont enrichis apportent leur contribution à l'essor économique des pays d'Afrique et d'Asie, aux héritiers légaux des transplantés et de nos vaillants combattants sur les fronts d'Europe. C'est pour cela, qu'à leur usage comme à celui des nationaux pour rétablir la réalité des rapports actuels entre les autres et nous, nous préférons au terme de sous-développés l'expression plus opportune de pays en voie de développement, à la formule aide, celle plus juste d'entraide ou de concours.
Voilà qui est la vérité, fût-elle une dure découverte pour ceux qui, parce que tous seuls à avoir la parole, ont donné aux rapports entre les peuples, une définition à leur avantage.
Monsieur le Président, l'Unité Africaine est notre vocation, l'Afrique est notre raison d'être. La présence du Chef d'Etat voisin que vous êtes prouve que les conditions actuelles sont favorables à l'entreprise.
Je voudrais cependant me permettre de vous confier ici ma conviction qu'elle doit apparaître comme la consécration mutuelle, par la multiplication des échanges et la solidarité active, auront permis de conclure à une identité totale de vues dans la politique internationale.
C'est vous dire que rien ne sera négligé par notre pays, qui puisse accélérer la marche de nos État vers cette union sacrée de nos peuples.
Avec la même énergie que nous avons dénoncé le démembrement de notre Afrique, nous dénonçons les nouvelles frontières que les néo-colonialistes et les impérialistes s'évertuent à faire admettre.
Il est de plus en plus courant d'entendre évoquer l'Afrique Blanche et l'Afrique Noire, pour affaiblir nos peuples, cultiver la division et l'opposition entre nos pays. De telles notions n'ont pu trouver asile dans aucun coeur malien, puisque nous sommes convaincus de leur origine impérialiste et de leur caractère de trahison africaine.
A n'y prendre garde, Monsieur le Président, les divergences actuelles vont être transformées en fossés, pour empêcher à tout prix la constitution d'UNE LIBRE AFRIQUE, pouvant peser sur les destinées du monde.
Enfin, les notions d'Afrique Blanche et d'Afrique Noire obéissent à la volonté de maintenir et d'encourager le morcellement hérité du système colonial, destiné à assurer la pérennité de la domination étrangère.
Je crains que les mêmes intentions n'animent ceux qui ont juré de servir le maître avant le frère, lorsqu'ils distinguent une Afrique anglophone et une Afrique francophone. Je suis de ceux qui pensent que l'Afrique que nous voulons doit se construire en dehors des nations colonisatrices qui ne peuvent pas présider à notre unification ayant été les artisans de notre division.
Les unions constituées sur cette base ont révélé leur nature d'instrument entre les mains des ex-puissances coloniales qui les ont d'abord encouragées et alignées pour transposer en leur sein leur lutte d'influence et empêcher à tout prix l'amitié africaine.
Ainsi, la preuve a été administrée par toutes les rencontres interafricaines, que l'Unité Africaine sera largement facilitée par la liquidation des structures colonialistes et le plein exercice de la souveraineté de nos État
Bien sûr, pour la réalisation de cet objectif, chaque pays africain, la République du Niger en particulier, a le choix de sa méthode propre, celle qui tiendra nécessairement compte des réalités nationales.
Le Mali exploitant justement ses réalités pour sa part, a choisi la voie de l'Union de tout son peuple, sur la base du patriotisme africain dans la fidélité aux principes qui dès 1946 ont présidé à la naissance du Rassemblement Démocratique Africain.
Notre sentiment de dignité nationale nous a fait opter pour l'africanisation complète des cadres, dans laquelle le paysan, le fonctionnaire, le commerçant et l'éleveur ont trouvé la preuve de leur libération et la réalisation de la promesse que le R.D.A. leur avait faite.
Nous avons constitué notre jeune armée dynamique, entièrement encadrée par des nationaux.
Fiers comme vous de notre passé, la présence des troupes françaises sur notre sol nous apparaissait comme le symbole de la domination et aussi comme un danger permanent d'intervention dans nos affaires intérieures. Notre peuple s'est senti libéré, moralement réhabilité par leur évacuation dès que les conditions psychologiques de celle-ci ont été remplies.
Cette politique menée conformément aux résolutions de notre Congrès du 22 septembre 1960 a décuplé la mobilisation de notre peuple et a créé ainsi un enthousiasme fécond qui, aujourd'hui, nous permet d'aborder avec aisance et confiance la construction nationale de notre pays.
Les jeunesses que vous avez partout rencontrées se sont placées à la tête de ce mouvement avec les travailleurs, les paysans, les commerçants, les femmes, les anciens combattants, les soldats de notre vaillante Armée, pour prendre en main les destinées de la Nation.
La bataille économique a été engagée et les succès remportés tous les jours sont convaincants. Ici encore, notre Parti et notre Gouvernement, forts de la confiance du peuple uni, se sont attaqués aux structures héritées du système colonial.
Notre Congrès a opté pour le socialisme enrichi des valeurs africaines et maliennes. Nous avons étendu le secteur de l'Etat à tous les domaines importants de la vie économique. Des sociétés d'Etat ont pris en main le monopole du commerce extérieur, des transports aérien, routier et fluvial, des constructions, etc., sociétés à la bonne marche desquelles les travailleurs seront de plus en plus associés.
Les paysans se sont organisés en groupements ruraux dont ils ressentent déjà tous les heureux effets. Les commerçants, comme les ouvriers, trouvent à travers leurs coopératives, leurs mutuelles, le moyen de jouer leur rôle dans la construction nationale.
Sans aucun doute, vous le savez, le Parti a été l'artisan de toutes ces victoires. C'est dans la pratique d'une politique nationale, d'africanisation des cadres, de la liquidation des séquelles de domination et de fidélité à l'Unité Africaine que le Mali a réalisé et développé son unité nationale, forgé les armes nécessaires pour la bataille économique.
Ce faisant, nous partageons avec vous. Monsieur le Président, la conviction d'oeuvrer ainsi à la réalisation de l'Unité et à la construction d'une Afrique pleinement libre, telle que tous les Nigériens, bref, tous les Africains l'appellent de leurs vœux.
Vive le Niger et le Mali pour que vive l'Afrique libre et unie !

DISCOURS PRONONCE A L'ASSEMBLEE NATIONALE A L'OCCASION DE L'EMISSION D'UNE MONNAIE NATIONALE (30/06/1962)

Monsieur le Président de l'Assemblée Nationale,
Madame,
Messieurs les Députés,
Depuis la proclamation de l'Indépendance Nationale, le 22 septembre I960, la Nation, tendue dans un élan d'enthousiasme a rassemblé ses énergies et mobilisé ses forces vives pour consolider et renforcer cette indépendance. Ensemble, avec courage et détermination, nous avons déjà parcouru un long et dur chemin, franchi de grandes étapes et posé les jalons du succès. C'est avec une légitime fierté que nous pouvons rappeler ces réalisations positives que sont : l'évacuation des bases militaires étrangères, l'organisation du pays en régions administratives et économiques constituant des ensembles homogènes, la création des sociétés et entreprises d'Etat, appelées à assurer la relève des établissements étrangers et à donner un sang nouveau à la vie économique de la Nation épuisée pas des années de domination coloniale et, pour couronner ces réalisations, le lancement du Plan Quinquennal, clé de voûte du développement économique de la Nation orientée résolument vers le socialisme.
Si nous remontons ce soir le chemin parcouru, ce n'est pas seulement pour trouver dans l'évocation du passé des motifs de satisfaction, c'est aussi pour puiser dans l'effort accompli, des raisons de croire et d'espérer, et surtout faire en sorte que le passé nous serve de tremplin pour le grand bond en avant auquel le Parti vous convie ce soir afin de franchir une nouvelle étape qui devra marquer un tournant décisif dans la vie économique de la Nation.
Dans quelques heures, exactement à zéro heure du 1er juillet 1962, la République du Mali disposera de sa monnaie nationale, le franc malien, ayant seul, désormais, cours légal et pouvoir libératoire illimité sur l'étendue du territoire national.
A cet effet, le privilège de l'émission sera exercé par un Institut d'Emission National, la Banque de la République du Mali, qui détiendra l'ensemble des pouvoirs monétaires exercés auparavant par la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest.
Voilà annoncé dans ses grandes lignes l'essentiel de la réforme monétaire, qui sera soumise ce soir à votre sanction, et que tout à l'heure, M. le Ministre des Finances exposera en détail devant votre Commission des Finances, puis devant votre Assemblée en séance publique.
Je voudrais maintenant en dégager le sens et la signification profonde, en analysant devant vous les raisons de notre option, les conditions de son succès, pour tirer ensuite les conséquences qui en découleront sur le plan de nos relations extérieures.


Mes Chers Collègues, aussi loin que nous remontons dans le temps, l'histoire nous enseigne que le pouvoir politique s'accompagne toujours et nécessairement du droit régalien de battre monnaie, que le pouvoir monétaire est inséparable de la souveraineté nationale, qu'il en est le complément indispensable, l'attribut essentiel.
Pouvoir politique et pouvoir monétaire ne sont donc, à dire vrai, que les aspects complémentaires d'une seule et même réalité : la souveraineté nationale.
Or, vous savez comme moi que malgré son accession à l'indépendance, le Mali se trouve encore dans une position d'étroite dépendance économique vis-à-vis de l'ex-puissance coloniale.
Faut-il rappeler que nos importations en provenance de la France représentent encore 80% de l'ensemble ? Faut-il rappeler aussi que le solde de notre balance commerciale reste très largement débiteur sur la France ?
Cette situation résulte en effet des contraintes que fait peser sur nous l'appartenance à la zone d'émission ouest-africaine, commune à l'ensemble des Etats de l'ancienne A.O.F. - Guinée exceptée - et au sein de laquelle la France dispose de la réalité des pouvoirs monétaires. Car l'institut d'émission de cette zone monétaire, la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest échappe presque totalement au contrôle des Gouvernements Africains.
Tout se passe dans la pratique comme si la structure et l'activité de la Banque Centrale ne semblaient avoir été conçues que pour favoriser uniquement le commerce de traite et d'importations de biens de consommation grâce aux larges facilités des crédits commerciaux qu'elle continue d'accorder aux sociétés commerciales traditionnelles, au détriment des crédits destinés à l'équipement et à l'investissement.
Mais surtout, ces facilités de crédit à court terme ont imprimé à nos courants d'échanges, une direction unilatérale et rigide qui n'a que trop contribué à figer dans leur aspect rudimentaire nos structures économiques internes, empêchant cette diversification nécessaire et vivifiante de l'économie, soit par l'atrophie des secteurs vitaux et moteurs de l'activité économique, soit au contraire par l'hypertrophie de certaines forces productives moins essentielles au développement économique, singulièrement le secteur tertiaire du commerce et des services.
Certes, le souffle de la décolonisation a passé sur le vieil édifice mais sans trop l'ébranler. En effet, la réorganisation en cours de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest aura pour effet d'introduire quelques réformes audacieuses, mais qui n'en seront pas moins en retard de quelques années encore sur nos jeunes indépendances.
Ainsi, l'organisation de la monnaie et du crédit ne relève pas des Gouvernements Africains. Tous les pouvoirs de décision dans ce domaine sont concentrés au sommet, c'est-à-dire à Paris.
Comment promouvoir dès lors le développement économique harmonieux de la Nation si l'on ne dispose pas de moyens nécessaires, du puissant levier de commande que constitue la monnaie ?
Point n'est besoin d'être économiste pour savoir que la monnaie, au niveau national, est à la fois une garantie de liberté et, mieux encore, un instrument de puissance.
Garantie de liberté, parce qu'elle nous permet, non pas de faire ce que l'on veut, mais bien plutôt d'agir dans le sens de l'intérêt national.
Instrument de puissance -dans la mesure où elle nous donne la possibilité de contraindre les féodalités économiques et les groupes de pression qui veulent ignorer l'intérêt national pour ne défendre que les privilèges exhorbitants hérités du régime colonial moribond.
Enfin, et surtout, par ce choix qui balaie une des survivances, une des séquelles les plus vivaces de l'ordre colonial, nous entendons demeurer résolument fidèles à l'esprit de décolonisation totale qui a animé le congrès historique du 22 septembre 1960 et qui a déterminé l'option socialiste de notre politique.
Car ce serait singulièrement en limiter la portée, en dénaturer le sens profond que de croire un instant que la décision de créer notre monnaie n'a d'autre ambition que de flatter l'orgueil national.
Par delà cette légitime fierté, apparaît surtout notre volonté inébranlable d'atteindre l'objectif essentiel que nous nous sommes fixé, je veux dire la réussite du Plan Quinquennal qui commande le développement économique harmonieux du pays, la promotion sociale de nos masses laborieuses, en un mot, le devenir même de la Nation.
La monnaie nationale, c'est d'abord l'instrument nécessaire d'un développement économique réel, c'est-à-dire axé sur la planification socialiste.
Or, l'expérience le prouve, la planification du développement ne peut être réalisée par un Gouvernement dépourvu de pouvoirs monétaires.
Avoir son autonomie monétaire, disposer des pouvoirs monétaires, c'est, sur le plan interne, pouvoir régler et contrôler comme on l'entend l'émission de la monnaie métallique et fiduciaire, la direction du crédit, aussi bien aux entreprises, privées ou publiques, qu'à l'Etat.
Mais, c'est aussi et surtout, sur le plan externe, avoir la possibilité de contrôler la validité des paiements extérieurs conformément au plan du commerce extérieur, d'assurer le rapatriement de la contre-valeur des exportations, d'empêcher les transferts spéculatifs.
Il est clair que la détention de tels pouvoirs est absolument nécessaire à un Etat qui veut promouvoir le développement harmonieux et planifié de son économie. Et le Mali, en raison même de sa situation géographique et de l'importance de ses courants d'échanges avec les autres Etats de l'Afrique de l'Ouest, ne peut logiquement faire abandon de sa souveraineté monétaire.
L'Etat, en recouvrant son autonomie monétaire, sera mieux armé pour orienter la vie économique de la Nation en fonction de l'intérêt général, en exerçant, au niveau de la distribution du crédit, un double contrôle quantitatif et qualitatif.
Un contrôle quantitatif tout d'abord qui permet à l'Institut d'Emission de proportionner les concours bancaires qui sont la contre-partie naturelle de l'émission monétaire, aux besoins réels de l'économie.
Mais surtout, par ce biais, l'Etat peut, grâce à un réglage convenable de l'émission et des flux monétaires, favoriser et accélérer l'accumulation monétaire interne sans laquelle le Plan Quinquennal n'est plus qu'une affiche de propagande électorale, un immense trompe-l'œil, et sa réalisation, une chimère.
Un contrôle qualitatif ensuite, à la fois discriminatoire et sélectif qui permettra à notre Institut d'Emission, de refuser certains concours considérés comme nuisibles à l'économie, et de mesurer les crédits en fonction des objectifs prioritaires du plan.
Cette politique sélective du crédit permettra tout d'abord de renverser les priorités artificielles imposées par l'ordre économique colonial et qui n'avaient d'autres objectifs que de favoriser le commerce de traite d'importation qui constitue encore la source essentielle des profits du grand capital colonial.
Dans le même temps, l'Etat donnera la primauté aux investissements de base sacrifiés sous le régime colonial parce que, non immédiatement rentables et selon un ordre d'urgence fixé par les autorités du plan, donc conforme aux aspirations de nos masses.
Parallèlement, nous n'assisterons plus à la prolifération anarchique d'entreprises parasitaires, ou d'opérations spectaculaires à caractère de propagande, sans intérêt pour le pays et trop souvent financées au détriment de réalisations sans doute plus discrètes mais aussi plus décisives pour le développement de la Nation, telles que les routes, les écoles, les dispensaires de brousse, etc. . .
Voilà, mes chers Collègues, ramassées en quelques mots, les raisons profondes, politiques et économiques qui ont guidé notre choix, qui ont présidé à la création de notre monnaie nationale, le franc malien.
Mais, en hommes d'expérience avertis des problèmes économiques de notre temps et de notre pays, vous savez que pour être efficace, le maniement de l'instrument monétaire exige de la prudence.
Nous disposons de moyens puissants mais qui ne vaudront que par l'usage que nous en ferons. La monnaie, c'est d'abord un outil, mais un outil, si parfait soit-il, ne vaut que pour la main qui s'en sert. C'est pourquoi, vous comprendrez que notre entreprise, pour réussir, doit être conduite avec précaution et sagesse, en un mot, que notre succès dépendra tout d'abord de la réalisation d'un certain nombre de conditions objectives et impératives dont je voudrais maintenant vous entretenir.


L'instrument monétaire, nous le savons, peut agir comme un boomerang si l'on s'en sert maladroitement, mais rassurez-vous, nous ne jouerons pas les apprentis sorciers.
Disciplines internes rigoureuses, confiance en la monnaie nationale, telle me paraissent être les conditions objectives de notre réussite, la clé de notre succès.
Disciplines rigoureuses, tout d'abord, qui se traduiront avant tout par l'austérité budgétaire et financière. A cet égard, un certain nombre de mesures d'austérité vont être incessamment promulguées. Le Gouvernement n'épargnera aucun effort pour assurer l'équilibre budgétaire. Toutes les dépenses ont été passées au crible, et partout où des économies sont apparues possibles, elles ont été réalisées, que la dépense soit grande ou minime. C'est ainsi qu'une commission de contrôle et de répartition des effectifs du personnel a été mise sur pied afin de vérifier l'exactitude des emplois, la capacité des agents, leur répartition rationnelle en fonction des besoins réels des services.
D'autre part, seront considérablement réduits le nombre de missions à l'étranger, les frais de mission et le nombre de véhicules mis à la disposition des fonctionnaires. Le parc automobile sera ramené à des proportions compatibles avec la dignité nationale et les besoins réels des administrations. Les commandes de matériel et de biens d'équipement autrefois réalisées sans coordination entre les services et dans un désordre préjudiciable à l'intérêt général seront désormais regroupées au Service du Plan et le matériel réparti de manière plus rationnelle entre les différentes administrations pour éviter le gaspillage, aussi bien que pour obtenir les prix les plus favorables, les conditions d'achat les moins onéreuses.
Par ailleurs, la monnaie nationale, tout en étant un levier important pour le développement économique, recèle aussi des dangers que je me dois de vous exposer en toute franchise.
La tentation est en effet grande, pour les pays en voie de développement, dont la situation est caractérisée par la disproportion entre leurs besoins énormes et les moyens limités dont ils disposent, de suppléer à l'insuffisance des capitaux par des moyens monétaires. Mais que les bons apôtres, champions de l'orthodoxie monétaire, que les esprits chagrins professionnels de la catastrophe se rassurent : le Mali n'aura pas recours à la planche à billets.
Nous savons qu'en matière monétaire, il n'y a pas de miracle, et c'est pour cette raison qui résolument, nous nous détournons des chemins de la facilité et de l'aventure. La monnaie nationale n'est pas une panacée à nos difficiles problèmes de financement. Un pays ne vit que de ce qu'il produit, de ce qu'il gagne, de ce qu'on lui apporte.
Le déficit budgétaire ne sera pas financé par les moyens monétaires puisque le Trésor public s'adressera à la Banque de la République du Mali dans les mêmes conditions qu'un particulier, c'est-à-dire qu'il ne pourra en retirer des fonds que dans la mesure où son compte est alimenté ou dans la limite des crédits qui lui seront consentis.
Parallèlement, l'austérité budgétaire et financière doit être assortie d'un contrôle planifié du commerce extérieur qui seul peut nous permettre d'assurer l'équilibre de notre balance des paiements. Car si, à l'extrême limite, on peut combler un déficit budgétaire en créant sa propre monnaie, on ne peut en revanche fabriquer la monnaie des autres pour combler un déficit extérieur.
Le contrôle planifié du commerce à l'extérieur devra tendre à la suppression radicale des importations de luxe ou de biens de consommation superflus, qui font très souvent concurrence à nos propres produits. La consommation des produits du crû doit donc être très largement intensifiée. Par ailleurs, la raison essentielle de ce contrôle planifié, ce sera de donner la priorité à l'importation des biens d'investissement, sans quoi une nation ne peut se bâtir, ni renforcer son potentiel économique.
Mais, il ne suffit pas de s'imposer des disciplines rigoureuses afin d'échapper au cycle infernal de l'inflation, ce grand fléau des économies modernes qui menace en permanence la stabilité monétaire, donc le pouvoir d'achat des masses laborieuses. Ces disciplines ne suffisent pas à garantir cette stabilité, si par ailleurs elles ne se renforcent d'une confiance en sa propre monnaie.
Je le déclare sans ambages, vous devez faire confiance au franc malien qui n'a certes pas la prétention d'être une devise forte, mais qui se veut être d'abord un instrument au service de la promotion économique et sociale de la Nation. Le franc malien sera une monnaie instrumentale solide, gagé par une couverture d'un milliard de francs CF.A, en or et en devises. Défini par rapport à l'or, le franc malien aura la même valeur que le franc C.F.A. actuel, c'est-à-dire qu'un franc malien sera échangé contre un franc C.F.A. Toutes les mesures seront prises pour sauvegarder la valeur de notre monnaie tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, de manière qu'aucune transaction ne puisse se réaliser à une valeur autre que celle légalement fixée.
Mais surtout, je voudrais dissiper ici une opinion couramment répandue et selon laquelle une monnaie solide doit être nécessairement rattachée à une monnaie directrice, de plus grande envergure. La garantie qu'un Etat peut accorder à une monnaie étrangère n'est trop souvent qu'une garantie illusoire, plus psychologique que réelle. L'expérience quotidienne nous prouve que l'on ne donne sa caution à une personne que lorsqu'on est sûr que cette caution ne sera pas utilisée ou que lorsqu'on a pris toutes les précautions nécessaires pour qu'elle ne le soit pas effectivement.
Ce qui est vrai au niveau des individus l'est davantage à l'échelle des relations monétaires entre Etats. La France ne garantit le franc C.F.A. que parce qu'elle sait que cette garantie ne jouera pas effectivement. Faut-il rappeler par exemple que les Etats africains membre de l'actuelle zone d'émission Ouest Africaine, disposent d'une créance de 30 milliards environ sur la France ? Cela signifie paradoxalement qu'au cours des dernières années le franc C.F.A. n'avait pas besoin de la garantie du franc français.
Les récentes discussions monétaires ont encore vérifié l'intangibilité de cet axiome : la France n'a accepté de garantir le nouveau franc C.F.A. - franc de la Communauté financière africaine - qu'après s'être assurée de la mise en place des mécanismes automatiques efficaces permettant d'éviter la dégringolade du franc C.F.A.
C'est donc vous dire, Messieurs, que la solidité d'une monnaie ne dépend réellement ni d'une couverture en métal précieux ni de la garantie d'une autre monnaie plus forte. La force d'une monnaie dépend avant tout de l'équilibre économique interne du pays et des ressources en devises étrangères qu'il tire de ses exportations et d'aides extérieures.
Or, à cet égard, le Mali a réalisé son équilibre alimentaire, notamment vivrier et cet atout lui donne de larges possibilités d'expansion et de grandes ouvertures sur l'extérieur, de telle sorte que toutes les conditions semblent réunies pour assurer à la monnaie nationale sa stabilité, et faciliter les règlements extérieurs, ce qui nous conduit tout naturellement à envisager avec vous les conséquences de notre choix sur nos relations avec l'extérieur.
Ces conséquences doivent être examinées sur deux plans : sur le plan de nos relations avec la France, d'une part, et sur celui de nos rapports avec les Etats de l'Union Monétaire Ouest Africaine, d'autre part.
En ce qui concerne nos relations avec la France, tout d'abord, je tiens à dire que nous n'avons pas agi par surprise. Un message a en effet été envoyé au Gouvernement Français, accompagné de tous les documents se rapportant à notre réforme monétaire. Au surplus, notre décision était attendue dans la mesure où elle reste conforme à l'esprit de l'accord franco-malien de coopération en matière économique, monétaire et financière ratifié par votre assemblée le 24 avril dernier.
Aux termes des dispositions des articles 8 et 9 de cet accord « la République du Mali se réserve le droit de créer sa monnaie nationale et un Institut d'émission qui lui soit propre », et « la République Française prend acte de cette déclaration ».
Dans le message adressé au Gouvernement français nous avons tout d'abord souligné que le choix du Mali ne devrait pas être interprété comme un geste de défiance et encore moins d'hostilité à l'égard de quiconque.
Nous avons d'autre part tenu à affirmer que notre décision ne saurait remettre en cause le principe même de notre appartenance à la zone franc, tout en reconnaissant par ailleurs la nécessité d'un réaménagement indispensable de nos rapports avec l'ensemble de cette zone pour les adapter à la situation nouvelle créée.
Je voudrais faire remarquer en passant que notre maintien dans la zone franc, sous réserve de ces adaptations, n'est pas incompatible avec notre souveraineté monétaire. Vous savez aussi bien que moi qu'il existe des Etats se trouvant dans une situation semblable.
C'est donc dans cet esprit que nous avons proposé à la République Française l'ouverture des négociations en vue de réexaminer sur des bases nouvelles les conditions et les modalités de notre coopération au sein de la zone franc, conformément aux dispositions des articles 8 et 9 de l'accord de coopération en matière économique, monétaire et financière signé à Bamako le 9 mars 1962 et ratifié par votre assemblée.
Quant aux rapports avec les Etats de l'Union Monétaire Ouest Africaine, je puis vous donner l'assurance qu'ils seront maintenus et même renforcés. Certes, la conséquence immédiate du choix que nous avons fait est la sortie du Mali de cette Union Monétaire Ouest Africaine, récemment mise sur pied à Paris. Mais ce départ ne saurait constituer une surprise pour ceux qui ont suivi les discussions relatives à la constitution de cette Union Monétaire, et qui savent que celle-ci a été le fruit de compromis laborieux. Car au sein de la Nouvelle Union Monétaire il existe en effet trop de contradictions internes et d'éléments centrifuges qui laissaient présager sa dislocation à terme. Déjà deux des anciens Etats de la zone d'émission Ouest Africaine ne font pratiquement plus partie de la nouvelle Union Monétaire.
Tous les pays africains voisins, et notamment ceux de la zone d'émission CF.A. ont été avisés par message personnel du Chef de l'Etat, de notre décision. Des pourparlers vont être engagés pour résoudre les différents problèmes qui pourraient surgir éventuellement.
En tout état de cause, le Mali se déclare disposé à respecter scrupuleusement ses engagements financiers, mais il réclamera aussi avec autant de fermeté sa quote-part des réserves de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest.
Ainsi, notre départ de l'ancienne zone d'émission-je tiens à l'affirmer ici hautement - ne saurait signifier pour autant le relâchement des courants d'échanges traditionnels entre le Mali et les pays frères de l'Ouest Africain, auxquels nous lient des solidarités multiples, économiques et culturelles forgées au cours de longues années de luttes et de sacrifices communs que l'histoire, tout comme la géographie, et mieux encore - une grande et commune espérance : l'Unité Africaine - nous commande de préserver et de consolider, dans l'intérêt même de nos peuples.
C'est dans cette perspective que la République du Mali, toujours animée de cette volonté ardente de parvenir à l'Unité Africaine, souhaiterait voir se réaliser dans les meilleurs délais une rencontre entre les Etats de l'Ouest en vue de trouver dans une confrontation amicale et fraternelle les solutions les mieux appropriées aux problèmes immédiats nés de la situation nouvelle ainsi créée et surtout d'étudier en commun les modalités d'une coopération indispensable, mais rénovée et féconde.

Pour notre part, nous souhaiterions que ces rencontres se situent sur un plan bilatéral, permettant d'arriver à la conclusion rapide d'accords de compensations bilatérales. Ceux-ci pourraient ensuite se transformer progressivement en accords de compensations multilatérales, préfiguration d'une Union Africaine de Paiements, qui constituerait le premier jalon solide vers la voie de l'Unité Africaine.
Cette unité ne se fera que par les Africains, pour les Africains, et donc par des voies proprement africaines, qu'ensemble il nous faut patiemment rechercher. Les problèmes monétaires à eux seuls ne sauraient en tous cas servir de prétexte ni d'occasion pour autoriser un Etat extérieur à l'Afrique à rassembler sous sa houlette l'ensemble des Etats de l'ex-A.O.F. et de se présenter ainsi devant l'opinion publique internationale comme le sauveur et le restaurateur de l'Unité Africaine. Une telle entreprise qui n'est qu'une des manifestations les plus séduisantes du néo-colonialisme, serait immanquablement vouée à l'échec. L'expérience la plus récente est là pour nous rappeler que l'Afrique ne peut se construire à partir d'ensembles préfabriqués ou sur des modèles d'importation.
Voilà, Messieurs, les explications que j'ai tenu à vous donner ainsi qu'à tous nos amis de l'extérieur. Elles nous ont permis de dégager le sens et la signification profonde de notre réforme monétaire et du même coup de situer vos responsabilités, en tant qu'émanation de la souveraineté populaire, dans la réussite de cette grande entreprise qu'ils détiennent.
A partir de zéro heure, chaque député devra se considérer comme mobilisé au service de notre monnaie nationale. Dans les meilleurs délais, vous devez regagner vos circonscriptions et organiser une vaste campagne d'explications sur la porté de notre réforme monétaire, de telle sorte que chaque Malien se sente directement concerné par l'événement.
Et c'est pourquoi vous me permettrez, vous les représentants élus du peuple, de m'adresser à travers vos personnes à la Nation toute entière pour inviter instamment chaque Malienne et chaque Malien à échanger le plus rapidement possible les francs C.F.A.
Maliennes et Maliens, votre collaboration, votre coopération, votre enthousiasme seront décisifs dans la réussite de cette entreprise qui constituera un tournant important de la vie économique et politique de notre patrie. Dans les négociations qui vont s'ouvrir prochainement avec tous les Etats intéressés par notre réforme monétaire, la position de votre Gouvernement se trouvera d'autant plus renforcée que vous ferez preuve de civisme et de discipline pendant les opérations d'échanges de billets. Chaque franc C.F.A. qui ne sera pas échangé dans les délais et selon la procédure fixée, sera une perte sèche pour le Mali.
En négligeant vos obligations de citoyens, vous agirez non seulement contre les intérêts de l'Etat, mais aussi contre votre propre intérêt. Votre responsabilité individuelle est engagée au même titre que la responsabilité collective de la Nation. Du succès de la réforme monétaire dépendent en effet l'avenir économique de la Nation, la promotion sociale de nos masses laborieuses et l'audience internationale de notre jeune République.
Alors, nous ne pouvons pas échouer, nous sommes condamnés à réussir.

ALLOCUTION RADIODIFFUSEE A L'OCCASION DE LA REVALORISATION DE LA FONCTION ENSEIGNANTE AU MALI (19/07/1962)

Maliennes et Maliens,
Chers Camarades,
Mon propos ce jeudi, s'adresse à vous tous certes, mais plus particulièrement à ceux d'entre vous, dispensateurs de la culture et du progrès, ceux sans qui il n'y a pas de connaissance, et qui ont la charge de guider les pas du jeune Malien héritier de notre glorieux passé sur la voie de l'honneur et de la culture. C'est à vous, Camarades enseignants, qui remplissez une mission noble, exaltante, mais difficile et ingrate, avec bien souvent la seule satisfaction d'avoir accompli votre devoir, que le Parti, en accord avec tous les travailleurs, a décidé de réserver sa première attention en procédant à la revalorisation de votre fonction.
Il y a trois ans, le Parti avait décidé la valorisation du travail de la terre, qui demeure plus que jamais un impératif du développement économique de notre pays.
La revalorisation de la fonction d'enseignant est devenue aujourd'hui elle aussi, un impératif du développement national dans tous les secteurs.
C'est pourquoi, sans minimiser la valeur des autres professions, le Parti a décidé d'accorder des avantages particuliers aux enseignants de tous grades.
A cet effet, trois zones ont été créées telles que les définit le décret dont je donne lecture :
Article 1er. - Une prime spéciale dite prime d'enseignant est allouée aux personnels de l'enseignement ressortissants de la Fonction Publique malienne.
Art. 2. - La prime d'enseignant est servie au personnel exerçant effectivement des fonctions enseignantes. Celles-ci sont concrétisées par des décisions chargeant le personnel de cours, de conférences, de classes où ils dispensent un enseignement conformément aux programmes scolaires officiels.
Art. 3. - Le taux mensuel de la prime d'enseignant est ainsi fixé :
10 000 francs en première zone de service;
6 000 francs en deuxième zone de service ;
4 000 francs en troisième zone de service.

Les zones de service sont les suivantes :

PREMIERE ZONE

Région de Gao. - Toute la région de Gao, excepté les villes de Gao, Tombouctou, Bourem, Ansongo, Goundam, Dire, les centres de Kabara et Tonka ;
Région de Mopti. - Tout le cercle de Niafunké, excepté la ville de Niafunké et les centres de Youvarou, Saraféré et Sa;
Région de Bamako. - Tout le cercle de Nara, excepté la ville de Nara ;
Région de Sikasso. - Le centre de Fourou ;
Région de Kayes. - Tout le cercle de Nioro, excepté la ville de Nioro ;
Tout le cercle de Yélimané excepté la ville de Yélimané ;
Tout le cercle de Bafoulabé excepté les villes de Bafoulabé, Mahina et toute école située sur la voie ferrée ;
Tout le cercle de Kéniéba excepté la ville de Kéniéba ;
Tout le cercle de Kita excepté les villes de Kita et Toukoto, le centre de Sirakoro et toute école située sur la voie ferrée.

DEUXIEME ZONE

Toutes les écoles situées dans les régions, villes et centres non prévus dans la première et troisième zones.

TROISIEME ZONE

Villes de Mopti, Sévaré, Bandiagara, Bamako, Kati, Koulikoro, Sikasso, Bougouni, Koutiala, San, Kayes, Kita, Baguineda, Markala, Ségou, Macina, Niono.

Art. 4. — La prime d'enseignant est exonérée de la taxe civique. Elle n'est pas soumise à retenue pour pension. Elle est mandatée avec la solde mensuelle.
Art. 5. — Le présent décret qui prendra effet à compter du 1er octobre 1962 sera enregistré, publié et communiqué partout où besoin sera.

Ainsi, à partir de la rentrée prochaine, tout enseignant en République du Mali est assuré d'une indemnité supplémentaire minimum de 4 000 francs.
Camarades Enseignants, vous avez compris que cette prime est deux fois et demie plus élevée dans les villages de brousse qu'à Bamako et dans les grandes villes. Le Parti a voulu marquer, dans cette répartition, son souci permanent d'encourager les efforts déployés vers l'amélioration de la situation du paysannat, qui demeure au centre de nos préoccupations. Désormais, le village ne sera plus un lieu de réclusion. Il sera pour l'instituteur la zone de salaire la plus élevée de l'ensemble de la République du Mali.
L'instituteur qui conçoit son métier comme un sacerdoce, trouvera, dans sa présence effective, auprès de nos paysans, la satisfaction matérielle de se voir élevé, sur le plan de la solde, au-dessus de son homologue de la ville.
L'Union Soudanaise-R.D.A. comme dans toutes ses autres décisions, est demeurée attachée à l'application de nos principes.
D'autre part, pour que toutes les classes soient dotées, il sera procédé au recrutement d'instituteurs adjoints ; un concours sera ouvert à cet effet et auquel les moniteurs, les auxiliaires et décisionnaires de l'Administration, les jeunes gens pourvus ou non du brevet élémentaire ou B.E.P.C. seront admis à participer. Les lauréats du concours seront immédiatement engagés comme instituteurs adjoints dans la limite des besoins du Ministère de l'Education Nationale.
Je me dois de saluer ici le grand esprit de compréhension et d'abnégation des travailleurs des autres secteurs qui, après s'être imposés volontairement pendant un an la taxe de solidarité en faveur de nos frères refoulés du Sénégal depuis 1960 et la taxe civique pour l'essor du pays, viennent de s'engager à ne jamais se référer à cette nouvelle mesure pour en revendiquer l'application à leur profit.
Au nom du Parti je leur rends un vibrant hommage.
Maliennes et Maliens, qu'elle est belle la leçon à tirer de cet événement.
La preuve est administrée une fois de plus, qu'il ne peut y avoir opposition d'intérêts là où toutes les couches sociales se trouvent solidement unies et mobilisées dans un même parti national.
Les moments que nous vivons apportent le gage du succès de la Révolution du Mali, et constituent des jalons précieux dans la voie de la construction socialiste du pays.
Ce n'est pas un hasard si l'action syndicale au Mali se révèle non plus comme une arme contre le régime, mais comme un moyen de mobilisation des travailleurs pour plus d'exactitude et d'assiduité, pour plus de rendement dans le travail.
L'action syndicale devient le support du régime, parce que le travailleur détient le pouvoir et l'oriente dans l'intérêt exclusif du peuple.
Camarades de l'Union Soudanaise-R.D.A., seul un régime engagé dans la voie du socialisme peut escompter sur les résultats que nous avons obtenus.
Camarades, nous avions eu raison, le 22 septembre 1960, d'opter pour la voie socialiste.
C'est pourquoi nous poursuivrons inexorablement notre chemin. Avec un peuple comme le nôtre, nous remporterons chaque jour de nouvelles et éclatantes victoires « inch Allah ».
Quant à vous, éducateurs du Mali, si la sollicitude du peuple malien tout entier vient justement soutenir les efforts que vous n'avez jamais cessé de déployer, vous ne pouvez pas ne pas comprendre que le sacrifice que les Maliens consentent unanimement en votre faveur vous engage.
La revalorisation ainsi décidée correspond, rien que pour le premier trimestre, à 30 millions de francs maliens. L'effort est considérable et il vous engage, Camarades Enseignants à vous montrer dignes de cette confiance de votre Parti, l'Union Soudanaise-R.D.A., en vous attachant davantage à votre noble métier, à vous considérer partout, dans les classes, les villes et les villages comme des apôtres et non comme des salariés afin d'accélérer la liquidation de l'analphabétisme.
L'Union Soudanaise-R.D.A. a fait son devoir vis-à-vis de vous. A vous de prendre vos responsabilités vis-à-vis du peuple et du Parti.
Vive le Corps Enseignant !
Vive la solidarité fraternelle et active de tous les travailleurs du Mali, pour que vive la République du Mali résolument engagée dans la voie du socialisme.

DISCOURS PRONONCE À ABIDJAN PENDANT LE SEJOUR DE LA DELEGATION MALIENNE EN COTE-D'IVOIRE (30/08/1962)

Monsieur le Président et Cher Frère
Félix Houphouët-Boigny Excellence,
Mesdames et Messieurs,
Chers camarades de Côte-d'Ivoire,
C'est toujours pénible pour des frères de se quitter, même s'ils doivent se retrouver. Mais il nous faudra nous séparer, nos responsabilités et les multiples tâches qui nous appellent, l'exigent.. .
Nous n'avons pas fini, et nous n'aurons jamais cessé de remercier les populations de Côte-d'Ivoire, les camarades du Parti Démocratique de Côte-d'Ivoire, les minorités blanches, de l'accueil plus que chaleureux, amical, sincère, qui nous a été réservé durant ce merveilleux séjour que, M. le Président et Cher Frère Houphouët-Boigny, vous avez su nous aménager, dans la chaude fraternité qui a marqué notre collaboration au sein du Rassemblement Démocratique Africain.
A Abidjan, à Dabou, Sikensi, Tiassalé, Divo et Lakota, à Guibéroua, Dignago, Issia, à Guessabo, à Duékoué, à Bangolo, à Biankouman, à Touba, à Borotou et à Bako, à Tiémé, Mandinani, à Boundiali, Sinématiali, à Tafiré, à Niakaramandougou, à Katiola, à Tiébissou, à Toumodi où repose en paix notre regretté camarade Delafosse, comme à Bongouanou, à Bonoua, comme à Adzope, à Grand-Bassam, à Aboisso, à Ayamé, chaque homme, chaque femme, jeunes et vieux, blancs et noirs, ont accouru pour nous exprimer, mieux que par des discours, leurs sentiments fraternels au peuple du Mali.
Nulle part, l'hospitalité légendaire de votre peuple portant au plus haut degré la généreuse et légendaire solidarité de l'homme africain, n'a souffert de la moindre défaillance pourtant prévisible pour un séjour aussi long et une délégation aussi nombreuse ; je voudrais ici, amis et frères de Côte-d'Ivoire, camarades du P.D.C.I., vous confier que chacun de vos cadeaux nous apparaît comme un message de fraternelle amitié au peuple du Mali. Ce qui nous a le plus comblés, c'est qu'à travers vos acclamations de joie délirante, à travers vos discours de bienvenue, vous nous offriez le cadeau d'un prix inestimable : votre coeur.
Je vous donne l'assurance, au nom de l'Union Soudanai-se-R.D.A., qu'ils contribueront à la consolidation de l'amitié entre nos peuples ; ils ne serviront à rien d'autre, je vous le garantis, qu'au développement de l'action du Mali pour la réalisation de nos objectifs communs, pour la libération et l'unité de l'Afrique.
Excellence, Mesdames et Messieurs, si j'ai tenu à rendre hommage aux populations mobilisées dans les moindres villages, ce n'est que justice rendue à leur enthousiasme dépouillé de tout artifice, à leurs sentiments de sincère fraternité.
C'est également - je le confesse - parce que le village est le berceau de la nation, le dépositaire des plus belles traditions du peuple dont il est aussi l'image la plus fidèle, la plus pure. C'est enfin pour saluer l'un d'entre eux, Ya-moussoukro, qui a donné à la République de Côte-d'Ivoire, son guide éclairé, l'artisan de son unité, le meilleur de ses fils, j'ai nommé le Président Houphouët-Boigny.

Notre délégation confesse que l'élan populaire que nous avons remarqué durant notre séjour, est d'abord un témoignage de confiance en votre Président.
Aussi, camarades du P.D.C.I., permettez à notre délégation de s'associer à vous pour réaffirmer la confiance de l'Union Soudanaise et du peuple Malien, au frère de combat des premières heures, à l'ami fidèle, et surtout au grand Africain qu'est le Président Houphouët-Boigny, dans son œuvre d'édification d'une Côte-d'Ivoire libre et prospère, fraternellement unie aux Etats d'Afrique.
M. le Président, je ne puis m'empêcher de dire ici également combien notre délégation a été heureuse de retrouver partout, tout au long de son périple, cette expression de dignité, d'amour de la liberté qui n'ont jamais cessé d'animer nos frères de Côte-d'Ivoire.
Amis et frères du P.D.C.I., nous avons revécu ensemble des moments d'intense émotion : à Dimbokro, à Bouaké, à Bouaflé, à Daloa, à Yamoussoukro, à Bassam et ici même à Abidjan, où plus d'un camarade se sont souvenus et ont versé des larmes.
C'est volontairement qu'aujourd'hui, je veux ménager les cœurs des nombreux Ivoiriens, qui ont perdu, dans le combat, un ami, un frère et même leur avenir ; c'est avec le même respect que je tairais les épisodes bien douloureux des durs combats, les sacrifices considérables consentis par les uns et les autres, pour conserver à notre amour commun du pardon, sa sérénité éclatante, et sa dignité spécifiquement africaine.
Au surplus, chers frères, les épreuves ont été le ciment de l'unité en Côte-d'Ivoire et ont permis au Rassemblement Démocratique Africain, d'étendre son influence sur l'Afrique entière, influence contre laquelle — et nous le disons sans haine - d'autres organisations politiques avaient tenté de s'opposer, mais en vain.

L'épreuve a marqué les hommes qui l'ont vécue, et l'Union Soudanaise-R.D.A., qui se souvient, en nous envoyant auprès de vous, chargeait notre délégation de redonner une nouvelle vigueur aux sentiments de fraternité qui nous unissaient hier dans la lutte commune de libération nationale.
Camarades du P.D.C.I., nous vous savons gré d'avoir accompli cette mission avant même notre arrivée. L'idéal de solidarité et d'unité africaine a été, par vos soins, porté au niveau du peuple ivoirien tout entier. Le Mali, vous le savez déjà, ne sera pas en reste, au nom des liens traditionnels plusieurs fois séculaires, par fidélité au souvenir des 14 années de lutte commune, et aussi pour mettre l'accent sur la grande solidarité sans faille que le peuple de Côte-d'Ivoire n'a cessé de marquer vis-à-vis du Mali depuis août 1960. Camarades de Côte-d'Ivoire, notre visite visait surtout à la recherche des solutions efficaces pour renforcer les liens de coopération entre nos deux pays, ouvrant de nouvelles perspectives à la coopération entre Etats Africains. Notre tâche en est d'autant plus aisée qu'elle est renforcée par les efforts de nos frères Sekou Touré, Kwame N'Krumah, William Tubman, par la volonté inébranlable des frères du Nigeria, du Maroc, de l'Algérie, de la République Arabe Unie, de la Tunisie et des autres pays africains, qui ont prouvé à plus d'une occasion leur refus de voir diviser l'Afrique.
Les moments que nous vivons revêtent toute leur importance lorsque l'on ne perd pas de vue, que parallèlement à la volonté d'union de tous les Etats Africains à quelque groupe qu'ils appartiennent, apparaissent des tentatives d'union d'inspiration étrangère et intéressée, desquelles l'Afrique ne peut rien attendre. Ainsi, l'unité combattue hier est encouragée aujourd'hui au nom des mêmes intérêts.
Il me plaît de reconnaître, M. le Président, que cela ne manque pas de retenir votre attention.
Mais il n'y a pas d'obstacles qui puissent résister à la commune volonté des Africains, tout comme ceux que le Rassemblement Démocratique Africain, sous votre direction, comme une bourrasque, balaya à travers notre continent. Le choix est là, impératif : - Nous unir sans perte de temps, ou périr.
Nous, responsables africains, devons mesurer l'ampleur des risques que court une Afrique divisée et mettre à l'arrière-plan nos préoccupations particulières lorsqu'elles sont des facteurs de division, pour ne nous attacher qu'à ce qui peut nous unir pour que la prochaine rencontre, où qu'elle ait lieu, soit la rencontre de tous les Africains sans exception aucune.
Sur la base des réalités de nos deux peuples, il est temps, urgent même, de mettre en œuvre les moyens efficaces et rapides pour une large coopération interafricaine préparant les bases d'une réelle unité.
Quant au Mali, auquel certains reprochent parfois sa brutale franchise dans ses relations internationales, justement, il est fermement jaloux du respect de ses options politiques et économiques : parce qu'il reste fidèle à ses principes de morale internationale, bien souvent hélas défigurée, et dont le fondement essentiel est la clarté dans l'expression des sentiments et la définition précise des positions, il vous assure qu'il ne ménagera aucun effort pour réaliser la grande coopération avec tous.
C'est dans cet esprit que, soucieuse de ne créer aucun obstacle à l'unité africaine, l'Union Soudanaise-R.D.A. a inscrit dans la constitution malienne l'article 48 dont je me permets de vous donner lecture :
« La République du Mali peut conclure avec tout Etat d'Afrique des accords d'association ou de communauté, comprenant abandon partiel ou total de souveraineté en vue de réaliser l'Unité Africaine. »
C'est dire que la fraternité entre nos deux peuples, que nous voulons sauvegarder à jamais, vous l'avez ravigotée en décembre dernier ; elle brillera désormais avec éclat grâce à la visite de notre délégation à Abidjan. Certes, elle trouvait déjà un cadre à sa mesure dans la Constitution de notre pays, et dans les fermes résolutions du Congrès extraordinaire de l'Union Soudanaise-R.D.A. du 22 septembre 1960. Notre parti sait donc qu'aucun Etat Africain ne peut seul remporter la victoire définitive sur les forces colonialistes ou impérialistes faisant barrage au développement harmonieux de nos Etats dans la conquête de leur indépendance économique.
Chers Camarades, c'est sans hésitation aucune que nous évoquons l'année 1946, pour rendre un vibrant hommage au Rassemblement Démocratique Africain qui, pour avoir compris la nécessité de l'union, a sonné le glas pour le système colonial.
Armés de la même détermination, nous en invoquons aujourd'hui le bel esprit de fraternité, de tolérance entre tous les Etats Africains, pour gagner la bataille de l'indépendance économique.
Celle-ci, vous le savez, est engagée au Mali depuis deux ans, par le choix conscient mais combien précis de l'Union Soudanaise-R.D.A., en fonction des réalités économiques héritées du système colonial caractérisées par une économie de traite, l'absence d'industries et la transformation de notre pays en une réserve de matières premières nécessaires à la promotion industrielle du pays colonisateur.
Nous étions bien placés, au Mali, au lendemain de notre indépendance pour reconnaître cette vérité de 1946 : le régime colonial avait suivi dans son aspect économique les sentiers des compagnies coloniales installées sur les côtes en raison des facilités d'évacuation. Ainsi aucune infrastructure n'a pu recueillir leur faveur, pour permettre une exploitation rationnelle des possibilités économiques de notre territoire. La réalité est là qu'aujourd'hui, les investisseurs étrangers ne sont pas tentés par les Etats africains intérieurs.
Ainsi, le Mali ne pouvait assurer son développement que par une action publique, érigeant en monopoles d'Etat les secteurs clés de l'économie du pays. L'Union Soudanaise-R.D.A. a réalisé sans hésitation ce programme, dans le cadre d'une économie socialiste planifiée, décidée par notre Congrès.
Il ne rejette pas pour autant les capitaux privés intervenant dans le cadre de son plan de développement économique ; à ceux-là, les garanties sont offertes par le Code Malien des investissements.
Notre option faisait apparaître la nécessité pour le Mali de frapper sa monnaie ; une économie dirigée, planifiée, ne peut être réalisée sans le contrôle du crédit, sans le contrôle des importations et des exportations. Il faut rappeler ici que les comptes maliens étaient toujours intégrés dans l'ensemble Sénégal-Mauritanie-Mali.
Nous, de l'Union Soudanaise, avons créé notre monnaie, le Franc Malien, avec d'autant plus de détermination qu'elle ne remet nullement en cause les échanges commerciaux établis entre nous et les Etats frères. Des accords de paiements permettront leur maintien et assureront leur développement.
Mes chers amis, de tels propos ici, à Abidjan, ne sont que redites, car nous savons que les camarades du P.D.C.I. n'ignorent rien du Mali et de sa politique. Nous ne cherchons pas, frères et amis, à prêcher les convaincus que vous êtes et qu'il y a deux semaines encore, parachevaient la magnifique solidarité de nos peuples, en affirmant par la voix de votre Président, que le franc malien comme le franc guinéen ne dressaient aucun obstacle à l'unité africaine.
En cela, vous avez raison de nous faire confiance, vous ne serez pas déçus, amis et frères de Côte-d'Ivoire.
Pour nous, en vérité, une ère nouvelle s'instaure pour la coopération étroite, fraternelle, entre nos deux peuples.
L'occasion est belle pour m'adresser à mes frères ivoiriens d'origine malienne, pour leur demander de s'employer activement à être des gardiens dévoués et vigilants de l'amitié ivoiro-malienne, de demeurer fidèles aux traditions maliennes de loyauté et de respect des engagements pris, et de ne rien dire ou faire qui puisse faire regretter à leur patrie d'adoption, la République de Côte-d'Ivoire, de leur avoir offert une si fraternelle hospitalité. Je sais que dans leur grande majorité, ils ont été des militants actifs et courageux du R.D.A. Il faut aujourd'hui, dans la phase de construction nationale de la République de la Côte-d'Ivoire et d'unité africaine, que leur dynamisme dans l'action pour ce qui est juste et beau, soit un facteur de progrès dans le renforcement de l'unité nationale ivoirienne et de la pérennité des relations fraternelles entre les peuples ivoirien et malien.
Dans la recherche de la coopération avec tous les pays, le Mali se garde de tout sentiment de rancoeur contre un peuple, qu'il soit d'Afrique ou d'ailleurs. Je le déclare solennellement.
Nous estimons aussi que l'ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats n'est pas une manifestation de volonté de coopération et de paix.
L'aube nouvelle qui se lève, invite à la tolérance, à la compréhension, au rapprochement de tous les peuples d'Afrique.
Ce regroupement ne sera ni l'oeuvre ni l'appendice d'un bloc. Entre les grandes puissances préoccupées à forger des armes d'extermination massive des peuples, notre barque de l'Afrique, si elle ne veut chavirer, devra résister à la tentation de s'aligner sur un bloc et mettre résolument le cap vers les horizons du progrès - du bonheur des peuples — de la fraternité entre tous les hommes et de la paix universelle.
Les rapports étant définis entre les pionniers de l'unité dont vous et moi voulons être, sur la base du respect des structures intérieures des Etats, la coopération fraternelle déjà acquise ouvrira la voie à l'unité africaine chère à nos peuples.

Chers camarades de Côte-d'Ivoire, bien des obstacles peuvent se dresser devant nous. A l'époque des luttes d'influence que nous vivons, plus d'une grande puissance, par inexpérience dans les questions africaines, ou par nostalgie du passé, pourront tenter de s'opposer à notre union en exerçant des pressions sur tel Etat contre tel autre. D'autre part, les Etats Africains devront se garder de faire du chantage sur telle puissance en se référant à tel Etat Africain.
Le garant de notre victoire, ce sera la primauté des liens entre pays africains, sur toutes les autres relations internationales de nos Etats.
Voilà pourquoi le chemin est dur et rocailleux, ce chemin qui mène à la compréhension interafricaine. Nos deux peuples ont décidé de l'élargir entre nos deux républiques et d'oeuvrer avec tous les Africains, pour en faire le sentier de la fraternité africaine.
La victoire, chers frères, ne peut pas faire de doute devant ceux qui comme nous ont pu apprécier votre dynamisme, votre unité nationale, la mobilisation de toutes les potentialités publiques et privées.
A cet égard, comment ne pas saluer le secteur privé étranger pour sa rapide adaptation aux conditions nouvelles de votre pays ?... Puisse son exemple inspirer celui des autres Etats Africains. Comment ne pas saluer les femmes de Côte-d'Ivoire dont la lutte héroïque a été un facteur décisif dans le développement irrésistible du P.D.C.I., en particulier, et du R.D.A., en général? Aux jeunes dont le dynamisme et le dévouement sont au-dessus de tout éloge et qui seront appelés à assurer demain la relève des aines, je leur demande de nous faire confiance et de ne pas compromettre par leur précipitation l'unité nationale des peuples et les chances qui s'offrent à nous dans la recherche des moyens pour la construction de notre pays. Des hommes qui comme nous ont vécu et continueront de vivre dans le peuple, qui ont partagé et partageront encore ses souffrances et ses misères, qui ont accepté tous les sacrifices pour combattre le colonialisme en des moments où bien peu d'Africains osaient élever la voix, de tels hommes ne peuvent pas trahir tout ce passé, parce que ce serait se trahir eux-mêmes.
Comment ne pas rendre un hommage respectueux à Madame Houphouët pour son charme et l'ambiance de fraternelle familiarité qu'elle a su créer autour d'elle ?
Camarades, l'ensemble que nous voulons former, trouve déjà en vous des pionniers aguerris.
Quant à nous Maliens, vous savez qui nous sommes. A aucun moment dans aucun ensemble nous n'avons prétendu au leadership.
Ce qui nous préoccupe, c'est la réussite de l'entreprise à laquelle nous nous attachons aujourd'hui, pour l'échange de nos expériences, la coopération étroite entre Africains. Ce à quoi nous sommes attachés, c'est le respect de la parole donnée.
Eh bien, Monsieur le Président et Ami Houphouët-Boigny, Camarades du P.D.C.I., nous donnons la nôtre pour que vive éternellement l'amitié de nos deux peuples.

DISCOURS D'OUVERTURE DU VIe CONGRES DE L'UNION SOUDANAISE-R.D.A. (10/09/1962)

Ce jour ne peut manquer de susciter en chaque Malien un réel réconfort et une fierté légitime.
En effet, nous sommes réunis à la Maison du Parti, construite par un peuple dont certains faux prophètes annonçaient la détresse et l'échec très prochain, à la suite de notre Congrès Historique du 22 septembre 1960.
Le Socialisme, « c'est l'esclavage », nous disaient-ils. Dès le lendemain, camarades, tous les militants répondaient par un enthousiasme au travail, que rien ne put confiner aux frontières de notre pays.
« Le Socialisme, nous murmurait-on encore, c'est la faim et la misère. » Aujourd'hui, c'est avec un mépris souverain que le peuple du Mali, ses travailleurs, ses paysans, ses commerçants se souviennent de ces lâches calomnies.
« Le Socialisme, ont-ils osé affirmer, c'est l'isolement. » Votre présence à tous, Camarades Délégués et Honorables Invités vaut à nos yeux comme la preuve que le Mali n'est pas seul dans ce combat.
« Le Socialisme, affirmait-on, c'est la renonciation à sa personnalité. » Camarades, je vous le demande, est-il, sur cette terre, un homme, une puissance, ou un groupe de puissances qui dissertent encore sur notre souveraineté ? La volonté d'indépendance du Mali n'est plus à expliquer. Elle s'est imposée, là où le cœur a manqué, à la raison des interlocuteurs.
Ce succès, nous le devons au sacrifice de nos hommes, de nos jeunes, de nos femmes, à la solidarité de nos frères africains.
A la mémoire de tous ceux qui sont tombés tout au long de la lutte anticolonialiste et de construction nationale, je vous invite à observer une minute de silence. - Merci !
C'est le lieu, Chers Invités, de nous féliciter de votre présence à tous.
L'Union Soudanaise-R.D.A. est heureuse de savoir qu'elle peut compter, comme hier, sur votre précieuse solidarité.
Je veux surtout vous donner l'assurance qu'avec notre détermination de promouvoir avec vous la coopération fraternelle entre tous les peuples sans exclusive, notre ardeur et notre foi inébranlable en l'avenir socialiste de notre pays marqueront les débats.
Il me faut enfin confesser que l'Union Soudanaise-R.D.A., sera comblée, si, au terme de ces travaux votre voyage à Bamako répondait à vos espoirs.
Car, Chers Invités, parce que vos souhaits sont ceux de l'ami, ils sont sincères comme le sont à votre égard ceux des citoyens Maliens.
Et c'est pourquoi, au nom du peuple du Mali, je vous dis « Vous êtes chez vous ». Camarades délégués,
Le Congrès Extraordinaire du 22 septembre avait assigné à la Direction du Parti un certain nombre de tâches stipulées dans des résolutions, que vous connaissez et que vous devez avoir sous les yeux.
Responsables conscients d'un parti démocratique, il vous revient aujourd'hui de procéder au contrôle strict de l'application qui a été faite de ces directives.
Vous devez examiner scrupuleusement le bilan présenté par le Bureau Politique National et porter un jugement critique sur l'action des Camarades qu'il y a deux ans vous avez portés à la Direction de notre Parti.
D'autre part, l'occasion vous est offerte pour présenter au nom de vos Sous-sections, des rapports d'activité précis, concis, cependant détaillés, faisant notamment état des contacts pris avec les populations, du nombre de cartes placées, de l'importance des champs collectifs et des autres travaux d'investissement, bref, de tout ce qui peut être la meilleure expression du niveau politique réel des militants de base.

Camarades,
Je tiens ici à mettre l'accent sur les préoccupations du Parti, face à l'action subversive encouragée de l'extérieur.
Son caractère contre-révolutionnaire ne peut souffrir d'atténuation, tant il est vrai qu'elle est la réaction à l'exécution systématique d'un programme découlant de notre option socialiste.
Une claire conscience de cette réalité nous guidera tous ensemble dans nos travaux.
Au coude à coude, les Délégués sauront déjouer les manœuvres de division. La vigilance jamais en défaut permettra de déceler et d'éliminer très rapidement les opportunistes ; ils nous faudra beaucoup de courage pour nous armer d'une honnêteté foncière, pour ne pas nous laisser circonvenir par les tractations des démagogues et des ambitieux ; ce n'est point un effet de style, Camarades Délégués, si je proclame ma confiance en votre maturité politique.
Votre détermination à construire le Socialisme, votre ardeur militante sont le gage certain que de ces assises sortiront des résolutions consacrant et renforçant l'unité du Parti, l'esprit d'équipe de la Direction et ouvrant des perspectives nouvelles pour la marche en avant vers la réalisation d'un véritable socialisme.
Les débats, qui vont commencer, Chers Camarades, doivent ne jamais se départir du ton fraternel et courtois auquel nous sommes habitués.
Ils doivent être dominés par la préoccupation de construire. Il serait admirable que leur trait distinctif soit la franchise dans les discussions, la clarté dans les décisions, comme il sied à un Congrès de l'Union Soudanaise-R.D.A., chargé de définir la politique du Parti dans les deux années à venir.
Camarades de l'Union Soudanaise-R.D.A., vaillants militants, vous avez fait un Mali dont vous pouvez à juste titre être fiers. Hier, vous avez donné la preuve de votre sens politique en choisissant la voie socialiste le 22 septembre 1960. Aujourd'hui, le Peuple du Mali tout entier, fier de ce passé, attend de vous, le phare qui éclairera son avenir.
Nos militants vous ont dotés de la pleine souveraineté pour que dans ces assises vous décidiez librement. Il est de votre devoir de répondre pleinement à leur confiance et à leurs espérances.
Ce faisant, vous aurez présent à la mémoire que l'Afrique entière place ses espoirs en vous, celle qui combat les armes à la main, celle qui enfin libérée veut raffermir son indépendance en livrant la bataille économique.
Vous ne ménagerez aucun effort pour consolider la paix.
Camarades de l'Union Soudanaise-R.D.A., vous savez comme moi que notre échec, ce sera celui du Mali, celui de l'Afrique.
Aussi, devez-vous ignorer la faiblesse dans vos décisions, pour remplir la mission que vous ont confiée les militants.
Vous devez aussi pouvoir élever les débats et éviter de tomber dans la vulgarité, la calomnie même voilée, les basses manoeuvres, les alliances circonstancielles et amorales.
J'ai la conviction que vous ne vous prêterez jamais à de tels jeux indignes de Maliens qui n'ont pas perdu les belles vertus de combat à visage découvert, et surtout de courage et de grande loyauté.
Camarades, en même temps que je vous prie d'accepter, conformément au règlement intérieur de notre Parti, la démission collective du Bureau Politique National, je déclare solennellement ouverts les travaux du VIe Congrès de l'Union Soudanaise-R.D.A.

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