Modibo Keita

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Discours page 5

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DISCOURS PRONONCE AU MEETING DE DIRE (13/11/1963)

C'est pour moi et la délégation que je conduis un moment d'intense émotion, par les souvenirs rappelés par le camarade Secrétaire général de la Section de Dire, et qui évoquent des étapes de la lutte politique dans cette circonscription.
En effet, s'il y a une circonscription où la lutte politique a connu des phases très aiguës, c'est bien cette circonscription. Mais malgré tout, les camarades anciens R.D.A. et anciens P.R.A. ont su dominer leur passion, leur rancœur et devant les nécessités de la construction nationale, ils se sont donné la main sans calcul pour réaliser l'unité politique dans cette circonscription et cela, grâce, il faut le reconnaître, à la valeur des cadres politiques de la Section de Dire.
Hélas, dans certaines régions à travers la République du Mali, l'unité politique réelle, effective n'a pas pu encore se réaliser. Et ce que nous souhaitons, c'est qu'anciens R.D.A. et anciens P.R.A. puissent transcender leurs rancœurs nées de la lutte passée et, à l'exemple des camarades de Dire, se donner la main pour réaliser l'unité politique sans laquelle la construction nationale connaîtra des aléas.
Camarades, après cette appréciation objective de l'action politique des camarades dirigeants de Dire, je vais évoquer quelques problèmes intérieurs à la République du Mali. Ceux qui sont de notre âge ou qui sont relativement plus jeunes ont subi dans leur bien et dans leur chair l'oppression coloniale et toutes sortes d'humiliations, de sorte que pour eux la lutte politique pour l'indépendance politique, l'action politique pour la construction économique, constituent des réalités surtout lorsqu'ils les lient aux réalités d'hier qu'ils ont vécues. Et ils savent apprécier les sacrifices consentis par nos militants, les efforts déployés par les uns et les autres pour que notre pays, la République du Mali, soit aujourd'hui indépendant, totalement indépendant, et puisse s'acheminer vers le raffermissement de cette indépendance par la construction économique dans la voie du socialisme.
Mais nos jeunes, nos jeunes qui sont nés d'hier, qui n'ont pas connu cette humiliation et qui ont l'avantage de pouvoir pousser leurs études jusque dans le domaine de l'Enseignement supérieur doivent, devant cette vie qui leur paraît facile de temps en temps, demander au passé de quoi il était fait, demander à leurs anciens quelles sont les luttes épiques qu'ils ont dû affronter pour qu'aujourd'hui, des horizons nouveaux puissent s'ouvrir à eux. C'est dans la mesure où ils comprendront qu'ils sont entourés de la sollicitude du Parti et du Gouvernement, c'est dans la mesure où ils comprendront qu'ils sont des privilégiés parce qu'à travers la République, nous avons des centaines de jeunes qui n'ont pas l'avantage, la possibilité d'aller à l'école, à plus forte raison d'accéder à l'Enseignement secondaire et supérieur, c'est dans la mesure où ils comprendront qu'ils sont donc des privilégiés face à leurs frères qui cependant peuvent avoir sur le plan intellectuel plus de qualités que ceux qui aujourd'hui sont dans nos établissements, qu'ils sauront apprécier tout l'effort que le Gouvernement consent en leur faveur et comprendront aussi que leur devoir, leur premier devoir, c'est de répondre à cette confiance, de répondre à cette faveur par un travail constant, assidu et une conduite exemplaire et cela, dans tous les domaines.
Je crois qu'ils le comprendront parce que si de-ci de-là il y a quelques exemples, heureusement rares, d'élèves ou étudiants qui n'ont pas su apprécier les privilèges dont ils bénéficient, nous nous devons de reconnaître que l'énorme majorité de nos élèves, de nos étudiants ont su apprécier à leur juste valeur les efforts considérables que le pays consent pour eux. Et je profite donc de l'occasion pour saluer ces élèves et ces étudiants et leur demander qu'ils peuvent continuer à nous faire confiance et que le Parti et le Gouvernement, irréversiblement engagés dans la voie du socialisme, leur réservent des lendemains pour lesquels ils n'auront pas à se creuser la tête, à se faire de soucis pour l'avenir qui leur sera réservé.
Camarades, je me dois aussi de profiter de l'occasion pour m'adresser à nos camarades fonctionnaires. Nous qui avons été à l'école, qui avons bénéficié de l'instruction, qui constituons les cadres du pays, nous devons, nous aussi, nous rappeler qu'à un moment donné de l'évolution de notre pays, nous avons été les auxiliaires de l'administration coloniale et que cette administration s'est servie de nous non seulement pour maintenir son influence, mais aussi pour la renforcer. Elle nous a accordé des privilèges qui ne sont pas en rapport avec les ressources réelles du pays. Elle nous a fait jouer un rôle dont nous-mêmes aujourd'hui mesurons toute l'ingratitude.
Mais l'hommage qu'il faut rendre à ces camarades, c'est qu'ayant été des instruments de la domination coloniale, ils ont été aussi les meilleurs artisans de la libération nationale. Mais il y a eu un complexe dont il faudrait que noirs nous guérissions pour que les populations qui ont eu à souffrir de l'action coloniale, puissent, elles aussi, se défaire de leurs complexes. De quoi s'agit-il ? Notre pays a été occupé plus de 70 ans au cours desquels nos populations ont subi toutes sortes d'oppression et d'humiliation. Elles n'ont pas encore, hélas, perdu le souvenir de cette période révolue. Donc, si aujourd'hui par l'action de l'Union Soudanaise-R.D.A., le pays a conquis son indépendance, il faudrait que nous, cadres du pays, enseignants, médecins, commis, gendarmes, gardes, etc., par notre comportement, nous donnions la preuve aux populations que le passé est révolu, et irréversiblement révolu.
Et nous devons comprendre que notre action doit être toute d'éducation et non de répression. Nous devons nous considérer comme étant chargés de mission auprès de ces populations. D'abord pour leur faire oublier le passé, ensuite pour créer chez elles la confiance en l'homme africain, en l'homme malien, pour qu'elles puissent s'engager résolument sans le moindre complexe dans la phase de la construction nationale. Mais cela ne sera possible que dans la mesure où nous pourrons renoncer aux habitudes que nous avons pu contracter sous le système colonial, qui peuvent être faites d'intimidation et quelquefois d'exploitation. Et si nous n'avons pas la possibilité d'y renoncer de par notre propre volonté, de par notre détermination, le Parti et le Gouvernement sauront nous y faire renoncer. Mais ce qui serait méritoire pour les uns et les autres c'est que le renoncement soit le fait de notre propre détermination plutôt que de mesures répressives que le Parti et le Gouvernement pourraient être appelés à prendre.
Il me faudrait également m'adresser aux populations pour leur dire que le pays ne peut pas se construire dans la facilité. Sous le système colonial nous n'avions aucune inquiétude pour le volume de nos importations et de nos exportations, nous n'avions aucune idée de ce qu'on peut appeler balance commerciale, nous ne nous soucions pas de notre déséquilibre, puisqu'il y avait là une caisse : la caisse de la France pour combler nos déficits budgétaires, pour combler notre déficit commercial, pour combler notre balance de paiement. Mais aujourd'hui que le pays est indépendant et qu'il doit vivre de ses propres ressources, c'est dans la mesure où il arrivera lui-même à équilibrer ses échanges à l'importation et à l'exportation, qu'on pourra affirmer qu'il s'est engagé dans une économie saine. Or, malheureusement ce n'est pas encore le cas. Nous achetons plus que nous ne vendons. C'est donc dire que par notre consommation vestimentaire, alimentaire, etc., nous vivons au-dessus de nos propres ressources, nous vivons au-dessus de nos propres ressources, de nos moyens. Il nous faudrait donc une révision de notre mode de vie. Il nous faudrait donc nous attaquer à l'élimination de tout ce qui est superflu pour que nos importations puissent être en relation avec nos exportations, c'est-à-dire avec nos possibilités économiques.
Déjà, en 1962, j'avais mis l'accent auprès des camarades sur la nécessité de cette révision. Je leur avais dit qu'il vaudrait mieux qu'eux-mêmes, délibérément, prennent la décision d'éliminer dans leur mode de vie tout ce qui paraît superflu avant que le Parti et le Gouvernement ne soient amenés à des exigences de l'équilibre budgétaire ; être conduits à prendre des mesures qui leur imposeront le sacrifice de certains besoins qui ne sont pas pressants et qui peuvent être éliminés sans que cela puisse créer le moindre risque dans leur mode de vie. Nous nous trouvons donc dans cette phase et nous n'avons jamais caché à nos camarades, lorsqu'il s'est agi de l'indépendance qu'elle est faite de sacrifices et nous vous disons qu'ayant opté pour le socialisme, le socialisme est fait, lui aussi, de sacrifices. Mais de sacrifices renforcés par l'esprit de solidarité, cela veut dire que ceux qui, fonctionnaires, artisans, commerçants ou gros éleveurs, ont des ressources importantes, doivent accepter de faire le sacrifice de contributions importantes pour que les moins favorisés, l'ensemble des masses rurales, puissent bénéficier de ces contributions, afin d'avoir les moyens nécessaires pour développer leur production et avoir aussi les ressources qui vont leur permettre d'élever leur niveau de vie. Le Gouvernement et le Parti l'ont compris.
Mais ce que nous demandons à nos camarades, c'est qu'il faut que ceux qui ont des moyens acceptent de faire des sacrifices pour que les moins pourvus, eux aussi, puissent accéder à un confort relatif. Et je m'adresse alors à nos camarades éleveurs. Certes ils ont besoin de la protection de leur cheptel par le Service de l'Elevage, ils ont besoin de puits pour la prospérité de leur troupeau. Mais le développement du service de l'Elevage, le creusement des puits nombreux exigent des sommes considérables. Et je ne crois pas que par dignité ils accepteraient de se soustraire à leurs obligations de contribuable et d'imposer cela aux grandes villes, des régions du sud et du centre, qui ne sont pas directement intéressées par l'élevage, de creuser pour eux les puits et de supporter à leur place la charge énorme de l'extension du Service de l'Elevage. Et nous devons considérer que tout Malien qui essaie de se soustraire à son devoir de contribuable, soit en indiquant un chiffre nettement inférieur à l'importance de son troupeau, soit en se soustrayant par des subterfuges à son devoir de contribuable, manque à son devoir de militant et manque à son devoir de Malien conscient. Et je ne crois pas que dans un pays, dans une région où le sentiment de la dignité ou de l'honneur constitue la base de toute action, je ne crois pas aussi que dans un pays où le sens de la justice est très élevé, très aigu, que nos camarades éleveurs accepteront de se soustraire à leur devoir de contribuable et à leur devoir de militant.
Camarades, votre Secrétaire général l'a dit, la République du Mali s'est effectivement engagée dans la voie de la construction socialiste, ah ! je sais que d'aucuns peuvent se demander si nous pouvons aller jusqu'au bout.
C'est mal connaître les dirigeants de l'Union Soudanaise-R.D.A. C'est mal connaître les camarades responsables de notre Parti. Depuis 1946, toutes les décisions qui ont été prises par le Parti, par les congrès ont été exécutées à la lettre, et l'option de 1960, que toutes les couches populaires de la République du Mali ont clairement approuvée, sera, elle aussi, poursuivie sans relâche jusqu'à son aboutissement final, parce que ce que nous voulons et qui correspond aux vœux de la population, c'est qu'en République du Mali, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, le citoyen ou la citoyenne ait le minimum de confort, soit dans son logement, soit dans son habillement, soit dans sa nourriture. Mais ceci demande de la part de chaque Malien et Malienne une volonté ardente d'accepter les difficultés passagères, de les comprendre parce que, je l'ai déjà dit, aucun pays, surtout les pays sous-développés, ne peut se construire dans la facilité.
Nous savons, camarades, que vous l'avez compris et que vos responsables ont eu l'occasion en maintes circonstances de vous l'expliquer. Mais il est de mon devoir en tant que Secrétaire général du Parti, lorsque l'occasion m'est offerte de vous retrouver tous, de revenir sur ce qui a déjà été dit pour que vous saisissiez toute l'importance que le Parti attache à ces mots d'ordre et à ces slogans.
Voilà, camarades, le message dont j'ai été chargé par le Parti de vous apporter et qui correspond d'ailleurs au sentiment profond que nous nous faisons, nous responsables de nos devoirs, de nos obligations vis-à-vis des populations et aussi des obligations et des devoirs des populations vis-à-vis du Parti. Pour terminer, j'insiste auprès de vous pour que vous considériez que nos succès, soit sur le plan africain ou sur le plan international, sont avant tout le succès du Parti l'Union Soudanaise-R.D.A., et ce Parti, nous devons le mettre à l'abri des tractations et faire en sorte que dans les jours à venir, lorsque nous aurons à affronter de nouvelles étapes difficiles de notre construction socialiste, comme par le passé et comme un seul homme, notre Parti l'Union Soudanaise-R.D.A. puisse se dresser et nous conduire sur la voie du salut qui est aussi la voie de l'honneur.

DECLARATION FAITE A BAMAKO A L'ISSUE D'UNE TOURNEE DANS LA 6e REGION (07/121963)

II y a deux ans, j'avais déjà pris contact avec la 6e région. Mais cette année, les contacts ont été plus profonds, parce qu'il s'agissait pour moi de contrôler sur place si les mots d'ordre du Parti étaient suivis et si tous les militants étaient suffisamment armés pour défendre contre des détracteurs éventuels l'option socialiste que le Parti a faite en septembre 1960.
D'autre part, je tenais également à voir sur place certains problèmes économiques et sociaux dans cette région. Et je dois dire avec tous les camarades qui m'ont accompagné que notre voyage fut pour nous plein de satisfaction à tous égards. Sur le plan politique, nous avons trouvé des populations réellement engagées. Et au point de vue enthousiasme et conviction, on ne peut pas du tout penser qu'on soit en 1963. On se croirait aux moments les plus épiques de la lutte politique où les populations avaient besoin d'enthousiasme pour pouvoir résoudre les' difficultés que l'administration coloniale créait sur la voie du Parti. Sur le plan économique, c'est une région dont nous devrons repenser l'avenir économique compte tenu du développement de la population, du cheptel, et aussi du caprice du climat, surtout de la pluviométrie. Sur le plan social, un sérieux effort doit être entrepris surtout dans le secteur habité par les populations nomades qui, en raison de leur faible concentration en des points et aussi en raison de leur dispersion, sont plus difficiles à suivre que les populations sédentaires. Je dois préciser ensuite que la presse étrangère avait mis un accent particulier sur ce qu'on a appelé la rébellion dans la 6e région. A proprement parler - puisque nous avons été dans tous les secteurs et avons poussé jusqu'à Tessalit.. Nous étions donc à quelques kilomètres des frontières algéro-maliennes - je dois dire que ce n'est pas une rébellion, c'est un événement sporadique qui se produisait même sous l'administration coloniale. En 1958, par exemple, il y avait les mêmes événements. Cette année, c'est la même chose. Et d'ailleurs, les nomades eux-mêmes dont certains parents sont plus ou moins mêlés à ces événements ont reconnu que c'étaient des repris de justice pour la plupart ou certains qui avaient commis des vols ou des crimes et qui ont pensé pouvoir trouver dans la montagne la solution pour pouvoir se soustraire aux poursuites judiciaires. Et je dois dire que ces bandits ont mesuré la gravité de leur acte en raison des moyens militaires, des moyens de sécurité que nous avons mis en oeuvre. Je ne doute pas que dans les jours à venir -si ce n'est pas déjà fait - ils ne déposent les armes pour se rendre. Surtout que je leur ai accordé un délai jusqu'au Ier janvier 1964 pour reprendre leur vie normale, faute de quoi il n'y aura plus pour eux aucun autre recours.
En conclusion, j'estime que les camarades qui ont fait ce voyage avec moi ont pu mesurer l'importance de tels contacts parce qu'ils permettent de saisir sur place les réalités politiques, économiques et sociales de cette région qui, sur le plan économique, est appelée à jouer un rôle très important dans l'expansion sur le plan extérieur de la République. Ce que je peux ajouter, c'est que c'est une région où se posent des problèmes que beaucoup de camarades qui ne l'ont pas parcourue ne saisissent pas. Je me ferai un devoir de faire au Bureau Politique National un compte rendu très objectif. Je ferai certaines suggestions parce que j'estime qu'il est essentiel qu'on ne peut pas parler d'unité nationale s'il y a des écarts considérables de moyens de vie, des écarts considérables au point de vue niveau sur le plan sanitaire, sur le plan éducatif, entre les diverses couches de la population, alors que toutes sont engagées d'une manière absolue dans la lutte du développement économique de la République. Je puis même dire, sans froisser les camarades des grands centres de certaines régions, que personnellement je trouve que ces populations sont plus engagées, sont plus solides, sont décidées à aller aussi loin que possible que certaines couches de la population qui ont été au contact direct de la vie facile créée par le syst
ème colonial et qui voudraient continuer malgré notre option à ne pas vouloir se défaire de ces complexes qui, dans une certaine mesure, peuvent ralentir notre marche en avant vers l'édification socialiste de la République.

MESSAGE AU PEUPLE DU MALI A L'OCCASION DU NOUVEL AN 1964

Maliennes et Maliens,
En cet instant même, l'année 1964 va succéder à celle qui, pendant douze mois, a entretenu votre enthousiasme, soutenu vos efforts, comblé vos espérances et exaucé vos souhaits les plus intimes. Pour notre patrie, la République du Mali, l'année 1963 aura justifié, à tout moment, les sacrifices et les efforts grâce auxquels notre pays a maintenu bien haut le drapeau de la liberté de l'Afrique ; sur le plan international, 1963 aura imposé une régression de la guerre par la volonté de paix des peuples du monde entier.
Certes, nous avons vécu le douloureux conflit idéologique au sein du camp socialiste qui aura objectivement pour effet, d'affaiblir les forces socialistes de par le monde. Il faut espérer ardemment que les responsables au sommet sauront trouver, sans tarder, la formule la meilleure pour réduire aux dimensions d'un simple jeu de mots, ce qui demeure un débat intérieur au camp socialiste.
A l'opposé, se situent les contradictions au sein du camp occidental, qui trouvent leur origine dans une lutte d'influences et dans l'opposition d'intérêt des puissances économiques à travers le monde. En tant qu'Africains et parce qu'elles ne sont pas étrangères aux bouleversements actuels en Afrique, il ne nous est pas possible de ne pas les déplorer. Par contre, l'accord de Moscou, qu'il faut saluer comme un pas encourageant vers l'atténuation de la guerre froide, est venu répondre aux appels angoissés des peuples épris de paix.
Notre espoir en l'avenir de ce traité ne sera pas déçu, je l'espère, même après l'odieux assassinat du Président Kennedy qui a bouleversé le monde et suscité d'ores et déjà quelques appréhensions.
Enfin, et surtout, l'année 1963 laisse en héritage à l'année nouvelle, la lutte sévère contre le colonialisme et pour la liquidation de l'apartheid en Afrique du Sud. Puisse les grandes puissances répondre à l'appel de la conscience humaine en condamnant sans réserve cette politique qui constitue une injure à l'humanité entière.
Après la conférence d'Addis-Abéba, qui constitue la meilleure expression de la conscience africaine vers l'unité, tous les espoirs sont permis en l'avenir de la liberté et de la dignité de notre continent.
Les bouleversements qu'ont connus certains Etats africains et qui apparaissent comme la conséquence de la lutte d'influences entre les grandes puissances économiques, ne peuvent, en aucune manière, arrêter cette marche en avant. Le jour n'est pas loin, en effet, où l'on reconnaîtra que si cette lutte a pu avoir prise sur certaines couches de la population, c'est essentiellement en raison de l'absence d'une formation idéologique extirpant les complexes légués par la colonisation. Pourtant, l'ennemi de l'Afrique a exploité l'erreur capitale des dirigeants qui, insuffisamment liés au peuple, ne se sont pas courageusement engagés dans une politique réellement nationale, réellement indépendante, quelles qu'en soient les difficultés.
Il faut, par ailleurs, déplorer le conflit algéro-marocain qui constitue pour l'O.U.A. un test sérieux et surtout une rude épreuve pour les deux Etats frères dans la justification de leur volonté de paix et de leur désir ardent d'apporter une contribution positive à la consolidation de l'unité africaine. Avant longtemps, sans doute, la réelle fraternité y reprendra ses droits pour le bonheur des deux peuples et pour l'honneur de l'Afrique.
Maliennes et Maliens, notre Parti, l'Union Soudanaise-R.D.A. a mis en place l'ossature de la société socialiste : formation des cadres politiques, administratifs et techniques, poursuite du plan de développement, stabilisation de la monnaie, contrôle plus serré du commerce extérieur, extension du secteur d'Etat du commerce, création des comités de gestion des entreprises afin d'accroître les responsabilités des travailleurs dans le fonctionnement des entreprises et des sociétés nationales, impulsion des organismes coopératifs de production et de consommation, etc... .
Il appartient dès aujourd'hui, aux différentes couches de la population, en particulier aux travailleurs, que cette ossature soit plus étoffée et puisse permettre de faire effectuer à notre peuple, un nouveau pas en avant dans la voie de la construction socialiste. Parce que le succès du Mali, notre succès, en dépend. Je suis assuré que vous apporterez, une fois de plus, la preuve de votre engagement et de votre maturité politique, aujourd'hui plus qu'hier, lorsqu'entrèrent en application les mesures d'austérité et de redressement.
Je n'ignore pas, en effet, que ces décisions arrêtées tant sur le plan de la construction socialiste que sur celui de l'assainissement des finances publiques par l'allégement des charges du budget, ont pu éveiller chez certains militants, certains travailleurs notamment, cette émotion qui accompagne toujours chez l'homme, la révision un peu déchirante de son mode de vie et de ses habitudes.
Mais je sais aussi que ces camarades, en raison de leur engagement sans retour dans la voie de l'édification du socialisme au Mali, ont pu dominer leurs émotions premières ; ils ont compris la justesse de ces mesures hautement appréciées par les masses rurales en particulier, et par les populations de notre pays en général.
Il faut aller dans la campagne pour se rendre compte que le port sur la tête, ou le transport à dos d'âne ont considérablement diminué au profit de l'usage de la bicyclette, de la mobylette ou même du camion. On mesurera en même temps les effets bénéfiques de l'installation de la SOMIEX, des groupements ruraux, des coopératives de consommation qui mettent à la portée de nos masses, à des prix avantageux, les articles de première nécessité.
On sera également frappé, surtout chez les nomades de la sixième région, par la volonté de se stabiliser, que traduisent les maisons en terre dressées à la place des paillotes et des tentes.
Maliennes et Maliens, nous n'avons pas un seul instant voilé notre engagement dans la construction d'une société réellement socialiste. En aucun moment, nous n'avons édulcoré ou même infléchi la politique de non-alignement de la République du Mali.
Nous n'avons, en aucun moment, créé ou entretenu, ou laissé la moindre équivoque sur notre volonté de pratiquer une politique réellement nationale, dans le cadre d'une Afrique réellement libre et unie.
Nous ne nous sommes jamais masqué pour autant les difficultés que nous devions connaître, car ce n'est pas du jour au lendemain qu'on pourra détruire la vieille légende « d'une Afrique incapable de se diriger elle-même politiquement et économiquement ». Tenter comme le Mali et tant d'autres Etats de réfuter, par des actes, cette légende, c'est s'exposer aux coups de la part de ceux qui vivent dans la mystique de la supériorité de leur race, de leurs méthodes. Ils sont convaincus que tout au long de notre marche en avant vers la construction d'un Mali socialiste, conformément à la volonté exprimée par toutes les couches de la population le 22 septembre 1960, nous connaîtrons des difficultés telles que des camarades, hier soldats valeureux et intrépides du développement de l'Union Soudanaise-R.D.A. et de libération nationale n'auront, aujourd'hui, ni la reconversion facile devant les nouveaux objectifs, ni le souffle nécessaire pour poursuivre la marche en avant.
Il y en a, par contre — et il y en aura - qui perdront leur manteau de démagogue, qui n'hésiteront pas à s'allier avec les ennemis jurés du socialisme en général, et de la progression socialiste du Mali, Etat africain ; ils se retrouveront, infailliblement du côté de ceux pour qui l'Afrique doit demeurer, coûte que coûte, dans la voie d'une économie capitaliste dont les effets néfastes, à l'aube de nos indépendances, n'ont pas manqué de se manifester dans certains Etats où sévissent la malversation, la corruption, le trafic, face à la révolte des populations.
Aux uns et autres, je souhaite que l'année 1964 apporte le bonheur que procurent le courage et le patriotisme. Ce que je souhaite, en définitive, c'est que l'année 1964 soit, dans le domaine des intérêts des masses populaires, plus clémente que l'année 1963, comme celle-ci l'a été par rapport à l'année 1962.
Est-ce à dire que 1964 sera sans difficultés ? Loin de là ! Car, au fur et à mesure que l'unité nationale se renforce, que notre option socialiste prend corps, que s'affirme notre politique de non-alignement face aux blocs antagonistes, que notre engagement contre le colonialisme et l'apartheid demeure sans équivoque, il est évident que nous ne pourrons pas compter que sur des amis.
Il nous revient d'être vigilants, pour mettre en échec les tentatives de subversion venant de l'extérieur, pour neutraliser au besoin, l'action insidieuse et néfaste des démagogues incurables, des ambitieux insatisfaits, des attardés, des essoufflés qui ont pu croire que le socialisme était une vie de jouissances et de facilité pour les privilégiés d'hier du système colonial, ceux qui ne peuvent pas accepter de renoncer à leurs avantages pour que puisse s'élever de quelques crans, vers la dignité et le mieux-être, l'énorme majorité de la population.
Cette vigilance doit être l'œuvre de tous les militants, en particulier des jeunes, des femmes et des travailleurs. Il faut que 1964 soit, en République du Mali, l'année des travailleurs, par leurs initiatives dynamiques, leurs actions positives, leur vigilance de tous les instants pour la défense et la consolidation d'un Mali engagé, irréversiblement-je tiens à le souligner - dans la voie de la construction d'une société socialiste.
A toutes les Maliennes, à tous les Maliens, à vous tous, chers camarades, je souhaite que l'année 1964 apporte plus de santé, plus de satisfaction et plus de conscience socialiste.
Mes vœux les meilleurs vont également aux techniciens étrangers et à leurs familles, qui ont accepté, dans le cadre de la coopération internationale, de nous apporter le concours de leur technique et la preuve de leur foi en l'avenir de l'Afrique.
Je souhaite ardemment que l'année 1964 voit se renforcer les liens de coopération existant entre la République du Mali et d'autres Etats d'Afrique, d'Asie, d'Amérique et d'Europe, et que puissent s'élargir et se développer l'amitié et la solidarité entre les peuples.
Aux prières de tous les croyants et de toutes les bonnes volontés de par le monde, à leurs souhaits intimes, je joins ceux du peuple malien et les miens, pour que la sagesse inspire les peuples, leurs dirigeants, singulièrement en Afrique, pour que l'année 1964 soit celle de la tolérance, de la coexistence fraternelle des peuples et des gouvernements, dans la diversité des systèmes politiques et économiques, l'année de la paix, pour que les générations montantes regardent l'avenir avec l'espoir de vivre dans un monde où on ne parlera plus le langage des armes, mais celui de la fraternité réelle entre tous les hommes.
Maliennes et Maliens, chers compatriotes, où que vous soyez, je vous souhaite une bonne et heureuse année.

DISCOURS PRONONCE AU MEETIN EN L'HONNEUR DE L'INAUGURATION DE LA CONSERVERIE DE LEGUMES DE BAGUINDA (21/02/1964)

Chers camarades,
Au nom de l'Union Soudanaise-R.D.A., nous vous remercions d'avoir accepté de vous soustraire à vos augustes préoccupations pour apporter un,cachet particulier à la manifestation de ce matin, qui est l'une des expressions de la volonté farouche de notre peuple et de l'Union Soudanaise-R.D.A., de concrétiser dans les faits la lutte courageuse dans laquelle il s'est engagé, non seulement pour son indépendance, mais aussi pour celle de la restauration de la dignité de l'homme malien et de l'homme africain.
Camarade Ministre Seydou Badian, l'occasion est bonne pour saluer, en tant que responsable du Parti, du Gouvernement la volonté tenace qui t'a animé, et animé tous tes collaborateurs pour résister au découragement, à la lassitude que l'incompréhension, quelquefois un pessimisme exagéré de défiance dans les valeurs de l'homme africain peuvent provoquer. Parce que vous avez compris que dans le monde et surtout dans les jeunes pays qui ont eu à souffrir de la domination coloniale, rien ne peut se réaliser, surtout si l'on choisit des voies nouvelles, que l'on connaît, animé d'un courage ardent, d'une volonté inébranlable, si l'on n'accepte par avance les difficultés quelquefois les échecs.
Ici donc, je rends un témoignage vibrant de respect, d'admiration à votre courage, à votre persévérance et aussi au courage et à la persévérance de tous ceux qui ont passé des heures pénibles, difficiles, des nuits blanches pour qu'aujourd'hui, la République du Mali puisse se vanter d'avoir réalisé sa première usine dans le cadre de son plan de développement.
L'exemple que vous avez donné, qui doit inspirer tous les responsables de notre pays, c'est que nous ne réaliserons rien en République du Mali, rien en Afrique si d'abord nous n'avons pas confiance en nous-mêmes, si nous n'avons pas confiance dans les valeurs de notre peuple, de notre race et si aussi nous n'avons pas le courage d'oser car la vie est faite de combats et ne peuvent connaître cette vie et l'apprécier que ceux qui, par avance acceptent aussi les difficultés et savent qu'ils n'auront vaincu, qu'ils n'auront vécu que dans la mesure où, armés de courage, ils auront par avance accepté ces difficultés et auront su s'armer d'énergie pour pouvoir les vaincre.
Nous inaugurons aujourd'hui la première usine réalisée par notre Parti, l'Union Soudanaise-R.D.A. Certes, d'aucuns peuvent se demander : « Mais pourquoi tant de manifestations pour une usine ? » Je rappellerai tout simplement que le Soudan français a eu plus de 70 ans d'existence et qu'en 1964, c'est la première usine réelle réalisée par son peuple. C'est vous dire que si nous n'avions pas accepté, en 1960, de nous engager résolument dans la voie de la construction socialiste, qui fait que les ressources du pays sont exploitées, utilisées au profit exclusif des populations, si nous avions suivi d'autres voies, entre autres la voie de la facilité qui font que les dirigeants africains peuvent se complaire dans la vie facile, dans les voitures, dans les villas, dans les palais sans se fixer dans le peuple, sans rester soudé au peuple, sans partager les soucis et les préoccupations du peuple, si nous avions attendu que les capitalistes étrangers parcourent des centaines, quelquefois des milliers de kilomètres pour venir en République du Mali, pays central sans ouverture sur la mer, si nous avions attendu que ces capitalistes viennent ici investir pour assurer nos développements économiques, eh ! bien, nous aurions attendu des siècles pour ne pas dire des millénaires.
C'est que nous ne pouvons pas attendre, nous n'attendrons pas. Et si, camarades, les dirigeants de votre pays sont animés de cette volonté ardente, c'est grâce à la confiance que vous leur témoignez, grâce aussi à votre détermination, à votre volonté d'accepter tous les sacrifices, toutes les difficultés. Parce que vous savez que les hommes que nous sommes, qui avions un certain moment la possibilité de jouir comme d'autres, qui avions la possibilité de trahir notre peuple pour composer avec les forces d'oppression, ces hommes-là dont certains ont fait la prison, dont certains ne sont pas aujourd'hui parmi nous, qui sont morts en plein champ de bataille pour qu'aujourd'hui notre peuple soit libre, eh ! bien, ces hommes-là ne peuvent pas trahir la mission pour laquelle ils ont accepté le meilleur d'eux-mêmes pendant plus de dix-huit ans parce qu'aujourd'hui nous sommes indépendants, non !
Je tiens à vous dire que ce jalon que nous venons de poser aujourd'hui sera suivi d'autres jalons dans la voie du développement industriel de notre pays, malgré sa position centrale. Je puis également vous dire que pour autant, nous ne devons pas nous masquer les difficultés. Nous connaîtrons des difficultés en raison de notre option, nous connaîtrons des difficultés en raison de nos succès, nous connaîtrons des difficultés en raison de notre politique africaine et internationale. Il faudrait donc que vous soyez prévenus et que vous soyez vigilants car vous savez bien que l'Afrique avait été condamnée à subir la domination étrangère. Le développement des mouvements populaires de libération a fait que l'Afrique, chaque jour, se libère de plus en plus, mais se libère sur le plan politique. Et dans les moments que nous vivons, même cette indépendance politique - je n'ose pas parler de l'indépendance économique - est gravement compromise car, vous devez savoir, camarades, que des hommes, certains hommes malgré les affirmations de liberté pour les hommes, ne conçoivent cette liberté que pour leurs peuples et leurs seuls peuples ; vous devez comprendre que lorsque des hommes parlent de fraternité, ils ne la conçoivent que dans la mesure où ils vous écrasent pour pouvoir vous exploiter ; vous devez comprendre que lorsque certains hommes, certains peuples parlent des droits de l'homme et du citoyen, ils ne pensent pas à nous autres, Africains, parce que malgré nos indépendances nationales nous demeurons encore pour eux des pions qu'ils doivent déplacer selon les circonstances dans les réunions internationales, pour avoir ainsi une possibilité par nos voix de faire pencher la balance du côté de leurs intérêts nationaux ; et vous devez comprendre également que malgré nos indépendances nationales, certains faits se produisent, qui prouvent encore que nous ne sommes pas indépendants.
Nous pourrons avoir des Présidents de la République, nous pourrons avoir des Présidents du Gouvernement, des Ministres, des Assemblées nationales mais si chacun de nous n'a pas le sentiment d'être indépendant, si chacun de nous n'est pas animé de la volonté de faire en sorte que cette indépendance devienne une réalité et si chacun de nous n'accepte pas en conséquence les sacrifices nécessaires dans sa vie quotidienne, dans sa vie de tous les jours pour que cette indépendance devienne une réalité, eh bien, malgré nos Présidents de République, nos Présidents de Gouvernement et nos Assemblées nationales, nous continuerons à subir éternellement la domination étrangère.
Voilà le lot que l'on prépare à l'Afrique, voilà l'avenir qu'on réserve au continent africain : avoir à la tête de nos Etats des marionnettes répondant et agissant au mot et à la lettre d'autorités étrangères ! Les peuples africains ne peuvent pas se contenter de cela, la République du Mali encore moins.
C'est pourquoi je disais que nous connaîtrons des difficultés parce que si nous réussissons et nous réussirons « inch Allah », - la démonstration sera faite aux peuples africains, la preuve sera administrée aux autres peuples qui doutent de nos valeurs africaines, que l'Afrique n'a pas dit son dernier mot et notre succès ne sera pas le succès de la République du Mali, ce sera le succès de cette Afrique qui se cherche, de cette Afrique humiliée même dans son indépendance, de cette Afrique qui veut restaurer sa dignité et qui n'arrive pas encore à en trouver les voies.
Eh bien, camarades, ce que je voudrais dire en terminant, c'est que cette usine, cette réalisation est également la meilleure expression de la coopération sur le plan international. L'Usine, production yougoslave, culture potagère, assistante technique bulgare ; or, il y a seulement cinq ou six ans la Yougoslavie, la Bulgarie étaient pour vous des mots inconnus et pour d'autres peuples africains, ces mots demeureront longtemps inconnus, parce qu'ils seront restés, hélas ! Sous la dépendance idéologique des grandes puissances qui leur ont présenté ces pays socialistes dit communistes comme des pays de désordres, comme des pays de la perturbation avec la faucille entre les dents et le marteau entre les mains, ces pays qui partout où ils passent ne sèment que désolation et misère.
Mais la démonstration est faite en République du Mali et cette démonstration continuera à se confirmer, que ces pays ne sont pas ce que l'on voudrait qu'ils soient, parce qu'en aucun moment, malgré que leurs techniciens soient mêlés à nos populations rurales et urbaines, nous n'avons relevé contre eux le moindre propos, la moindre allusion que l'on puisse rapprocher à une tentative, même discrète, de conditionner notre opinion publique. L'occasion est bonne pour leur en rendre un hommage. Nous remercions donc très sincèrement les peuples et les Gouvernements de Yougoslavie et de Bulgarie pour nous avoir compris et avoir même quelquefois bousculé certaines situations pour qu'aujourd'hui nous puissions inaugurer cette usine et face à ces immenses champs de tomates et de légumes. C'est là également la meilleure expression de notre volonté de non-alignement car nous avons dit que nous sommes décidés à coopérer avec tous les pays du monde, quels que soient leurs systèmes économique, politique et, je me rappelle qu'en août 1961, au stade Ouezzin Coulibaly, à la veille de la conférence de non-alignés à Belgrade, je disais que la République du Mali, engagée d'une manière irréversible dans la voie de la construction socialiste, accepterait le concours de tout pays quel qu'il soit, et même du diable, dans la mesure où il n'essaie pas d'influencer notre politique nationale, où il n'essaie pas de porter atteinte à notre souveraineté nationale.
Cette position demeure toujours valable et nous sommes réellement décidés à coopérer avec tous les pays du monde sans exclusive aucune, si ces pays sont réellement animés de la volonté ardente de nous aider dans notre voie de développement.
Camarades, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos instants, mais j'ai pensé que l'occasion était bonne pour rappeler certains grands principes que d'aucuns peuvent oublier devant certaines manifestations à l'égard de certaines représentations ou plutôt à l'égard de certains agents d'assistance technique. Pour conclure, je vous dirai ceci : aucun pays, quel qu'il soit, ne peut se construire dans la facilité. C'est un slogan sur lequel je reviens sans cesse et que je ne cesserai de vous répéter. Nous connaîtrons d'autres difficultés en raison de notre option de construction socialiste, parce que pendant soixante-dix ans, nous avons pris des habitudes de pensée et de vie qu'il faut fondamentalement changer. Ce n'est pas du jour au lendemain que l'homme se change, qu'il abandonne ses habitudes de vie facile. Eh bien, nous devons nous attendre à d'autres difficultés mais, comme en 1960, où on avait prévu la catastrophe après l'éclatement de la Fédération du Mali, comme en 1962 après la réforme monétaire on avait prévu la catastrophe, comme en 1963, on s'attendait à nous voir à genoux, eh bien, en 1964, je dirai que les mauvais augures se tromperont car, quand il s'agit de la République du Mali, nous avons suffisamment d'énergie pour affronter et résoudre toutes les difficultés qu'on pourra placer sur notre chemin.

DISCOURS PRONONCE À L'OCCASION DE LA FETE DE L’ARMEE NATIONALE (22/02/1964)

Camarade Chef d'Etat-Major de l'Armée du Mali,
Chers camarades,
Nous fêtons aujourd'hui l'Armée Nationale de la République du Mali. Certes, dans les annales des pays, il est rare d'entendre parler de fête de l'Armée, parce que dans la plupart des pays, les armées constituent un clan à part, une société à part ; elles ne sont pas intégrées à la vie du pays ; elles sont simplement utilisées chaque fois que les circonstances l'exigent, au service d'une minorité qui, par la puissance de ses moyens financiers ou par l'oppression de la majorité par les forces de répression, les utilise pour s'installer et pour s'imposer, de sorte que les Armées Nationales ont toujours été dans ces pays l'organe de domination et d'oppression. Vous comprendrez que dans ces circonstances, à ces peuples plus ou moins opprimés, on ne peut pas parler de fête de l'Armée.
Si en République du Mali nous avons estimé que nous devions fêter notre armée, c'est d'abord par fidélité aux principes qui sont à la base de l'existence de l'Union Soudanaise-R.D.A. et de son développement qui se définissent par le dialogue direct entre toutes les couches sociales de la population. Nous n'avons pas songé un seul instant à faire de notre Armée Nationale un clan, une armée qui puisse vivre en marge de la vie du pays, parce que cela serait dénier à ces éléments constitutifs le droit de citoyen de la République du Mali.
Pourquoi nous avons choisi le 20 janvier ?
Ce n'est pas par hasard ni non plus pour célébrer une déclaration qui a été suivie d'effet par l'évacuation de bases étrangères en République du Mali.
J'ai eu l'occasion d'affirmer devant les représentations diplomatiques étrangères que ce n'était pas là de notre part, une manifestation d'hostilité ni à ces bases étrangères, ni aux pays qu'elles représentaient. Mais que pour nous, le départ de ces bases était la consécration effective de notre indépendance nationale, car si nous avons constitué une Armée Nationale, nous ne pouvions pas raisonnablement, tout en disant que nous faisons confiance à notre armée, tout en disant que nous sommes convaincus qu'elle est en mesure d'assurer la défense de notre indépendance, qu'elle est capable d'assurer la sécurité et de sauvegarder notre intégrité territoriale, lui faire l'injure de vouloir maintenir à côté du drapeau qu'elle défend, des forces étrangères. Il nous fallait comprendre : ou bien notre armée n'avait aucune raison d'être, ou alors nous n'avions pas confiance en elle.
Cependant, le 20 janvier 1961, nous n'avions pas terminé effectivement la reconversion de notre armée. Donc à priori, nous lui avions fait confiance, parce que nous savions que ce sont des Maliens et que les Maliens, partout où ils se trouvent (on doit leur rendre cet hommage) peuvent laisser surprendre leur bonne foi, mais, qu'en aucun moment, ils n'ont renié le serment qu'ils ont prêté.
Ensuite, nous leur avions fait confiance parce que nous savions également qu'ils étaient pétris de dignité et qu'ils avaient comme nous le souci de la bonne réputation de notre pays ; nous leur avons fait confiance parce que presque tous avaient accepté délibérément de renoncer à des avantages considérables pour revenir aux foyers sans avoir la certitude d'être utilisés dans notre armée ; nous leur avons fait confiance pour toutes ces raisons et aussi parce que lorsqu'ils servaient à l'extérieur, eux également nous avaient fait confiance, à nous qui étions au pays. Ils l’ont confirmé en renonçant, comme je le disais tout à l'heure, à tous les avantages pour rejoindre le pays dans l'incertitude de leur avenir.
La confiance appelle la confiance, et la méfiance provoque la méfiance qui est à la base de toutes les vicissitudes que notre malheureux continent traverse en ce moment.
Nous assistons, hélas un peu partout, à des révolutions qui ne sont pas en fait des révolutions, mais plutôt des putchs militaires, provoqués, dit-on, par des militaires et qui, en fait et dans la plupart des cas, ne provoquent pas ce que nous appelons une véritable l'évolution, c'est-à-dire une marche en avant vers le progrès, une modification profonde des structures internes dans le sens du développement du pays et des valeurs humaines de toutes les couches sociales.
Notre malheureux continent traverse comme je le disais tantôt une période difficile. Il ne peut pas y avoir d'Africains conscients qui n'en soient pas humiliés, qui n'en soient pas mortifiés. Les événements qui se passent en Afrique orientale, en Afrique équatoriale, en Afrique occidentale, même s'ils ne touchent pas directement la République du Mali, ne peuvent pas ne pas nous atteindre jusqu'à notre tréfonds, ne pas nous faire souffrir de l'interprétation qu'on en fait. Ils nous humilient tous de l'exploitation qu'on en tire.
Vous savez, camarades, lorsque les courants populaires de libération nationale dans leur marche irrésistible ont conduit les anciennes puissances coloniales quelquefois avec l'accord des dirigeants de ces pays et quelquefois malgré leur accord, ces grandes puissances ont donc été mises devant le fait de s'incliner et d'accorder aux pays africains leur indépendance. Mais malheureusement, la plupart d'entre nous n'ont pas eu ce sens des perspectives et aussi celui des rétrospectives.
Rétrospectives, parce que nous devions nous dire que pendant plus de 70 ans, quelquefois davantage, nos populations, surtout celles qui étaient en contact direct avec l'élément colonisateur, avaient été conditionnées. On leur avait créé une mentalité d'homme inférieur, on avait créé chez elles des complexes qui les faisaient douter d'elles-mêmes, de leur pays, de leur race, de sorte qu'elles n'arrivaient même pas à réaliser qu'avant cette domination coloniale, elles avaient une personnalité, elles avaient une patrie, elles avaient un pays. Elles ne savaient pas que l'homme africain était un homme complet.
Nous avons manqué de rétrospectives, disais-je, parce que les colonies n'étaient que des marchés pour le commerce et les industries des colonisateurs. Et comme l'orientation donnée à la domination coloniale était l'assimilation, c'est-à-dire de faire de nous, malgré notre peau noire, malgré nos traditions, malgré notre climat, malgré notre mentalité, des Français, des Anglais, des Italiens ou des Portugais d'outre-mer, on a déversé dans nos pays, pour pouvoir mieux nous assujettir, des marchandises qui ne correspondaient pas aux revenus de notre pays. Ainsi donc, pendant des dizaines d'années, et quelquefois pendant des siècles, on nous a habitué à vivre au-dessus de nos moyens, on nous a habitué à vivre au-dessus de notre revenu national.
Et lorsque nous avons été indépendants, et que nous avons voulu modifier fondamentalement les structures implantées chez nous par l'ancienne puissance coloniale, que nous avons voulu engager notre pays dans la voie qui correspond à ses aspirations sur le plan du développement, eh bien, les robinets de « générosité » quelquefois s'ils ne se sont pas totalement fermés, ont quand même rétréci l'écoulement de subsides. Les peuples des pays qui étaient de ce fait habitués à vivre au-dessus de leurs moyens ont été mis devant la réalité. Les armées nationales qui étaient payées comme si elles étaient les armées de l'ancienne puissance coloniale, formées de soldats ayant donc des soldes qui n'avaient aucune relation avec les possibilités du pays, se sont trouvées elles aussi placées devant la réalité. Ou alors il fallait continuer à maintenir ces avantages aussi bien aux soldats qu'aux travailleurs, par conséquent, être obligés à la fin de chaque année, pour équilibrer son budget, de tendre la main pour qu'on puisse y déposer une aumône, ou alors, il fallait prendre la voie courageuse de s'adresser à son peuple, de lui expliquer les réalités du pays, de lui dire qu'il n'est pas possible qu'on puisse continuer à vivre comme par le passé et qu'il faudrait que nous qui avons été plus ou moins quelquefois les éléments conscients de la domination coloniale ou de son renforcement, face au passé et surtout face à l'avenir de notre peuple, que nous renoncions à certains avantages si nous voulons réellement garder notre dignité et ne pas être obligés chaque fois de tendre la main, car qui tend la main, qui reçoit, est obligé souvent de recevoir aussi des mots d'ordre et des directives.
Ce qui a malheureusement manqué, c'est bien donc ce courage de dire à nos peuples et surtout à nos armées la réalité. Si cela s'est produit, c'est parce que nous avons manqué de confiance envers les masses. La plupart d'entre nous disaient : « oh ! nos armées ne pourront pas accepter les mesures nécessaires qu'il nous faudra leur imposer ! »
Eh bien ! Non ! L’Africain est un. Le Malien est digne, cette dignité n'est pas le fait du seul Malien, c'est la dignité de tous les Africains où qu'ils se trouvent, qu'ils soient de l'Est, de l'Ouest, du Centre.
Il est donc temps, si nous voulons réellement mettre l'Afrique à l'abri des convulsions permanentes qui secouent certains pays d'Asie, ou d'Afrique, ou d'Amérique, qui font que les régimes se font et se défont selon la volonté d'éléments extérieurs à ces pays, si nous voulons donc sauvegarder notre dignité, il faut que nous, dirigeants, ayons le courage de prendre toutes nos responsabilités et dire à notre peuple ce qu'il en est, de ne pas lui cacher la vérité, de ne pas faire miroiter devant lui que l'indépendance est la satisfaction complète de tous ses besoins, et de lui dire au contraire que l'indépendance, c'est renoncer à certains privilèges ; l'indépendance, c'est travailler davantage pour pouvoir gagner davantage et que l'indépendance, c'est la conjugaison de toutes les bonnes volontés et de toutes les énergies pour que le pays puisse aller de l'avant et s'asseoir sur des bases saines, sur des bases réelles d'une indépendance effective. Donc c'est parce que nous n'avons pas regardé vers le passé, que nous n'avons pas analysé le passé, c'est pour cela que nous assistons en ce moment à des révoltes dans certaines armées nationales, à ces coups d'Etat en Afrique. Je disais également que certains d'entre nous ont manqué de perspectives.
En effet, nous avons proclamé les uns et les autres notre indépendance, mais pour le citoyen moyen, pour le paysan, pour l'ouvrier, bref pour chacun de ces travailleurs, l'indépendance, c'est quoi ?
C'est avoir la possibilité d'exercer la plénitude de ses facultés, mais, pour cela, il faut qu'on lui donne des responsabilités, même s'il n'a pas été suffisamment préparé à ces responsabilités.
Nous sommes aujourd'hui des Chefs d'Etat, des Ministres, des Députés, mais, qui d'entre nous peut prétendre avoir passé par une école de formation de Chefs d'Etat, de Présidents du Gouvernement ou de Députés ?
Notre peuple nous a fait confiance, il a placé entre nos mains ses destinées. Pourquoi nous-mêmes ne ferions pas confiance à nos camarades qui ont reçu la même formation que nous ou qui, quelquefois, ont reçu une formation supérieure, pour leur confier des postes qui étaient jadis occupés par des éléments de l'Administration coloniale ?
Donc, pour le citoyen malien, l'indépendance, c'est lorsqu'il a l'occasion de pouvoir s'adresser à un Commandant de cercle noir plutôt qu'à un Commandant de cercle de l'ancienne puissance coloniale ; lorsqu'il a en face de lui l'officier autochtone plutôt que l'officier de l'ancienne armée coloniale ; lorsqu'il a en face de lui le Chef de service autochtone plutôt que le Chef de service de l'ancienne puissance coloniale ; bref, lorsqu'il peut s'adresser, où qu'il puisse se rendre pour la satisfaction de ses besoins en tant que citoyen, à un frère à qui il peut parler dans son dialecte, qui peut partager avec lui sa case, son « tô » et qui est là, non pas pour l'administrer, mais plutôt pour l'éduquer et élever sa conscience de citoyen, afin qu'il puisse répondre pleinement aux aspirations du pays.
Voilà donc, pour le citoyen, pour l'ouvrier, pour le paysan, le contenu de l'indépendance.
Mais si nous proclamons notre indépendance, si nous installons des chefferies d'Etat, des Ministres, des Députés, que l'on constate que les cadres sont ce qu'ils étaient autrefois, avant l'indépendance, le peuple ne peut pas comprendre. Alors il se tait, il souffre dans sa dignité, et comme dans la plupart des cas la meilleure expression de la dignité ce sont les armées nationales parce que les soldats ont renoncé par avance à leur vie en acceptant de s'engager dans une armée, parce que par vocation aller à l'armée, c'est aller au devant de la mort, donc, quand par avance on a accepté de renoncer à sa vie, eh hien ! c'est dire qu'on est prêt à tout accepter pour sauvegarder sa dignité.
De ce fait quand donc on crée des armées nationales et qu'en même temps ces armées nationales sont truffées d'officiers étrangers, d'officiers de l'ancienne puissance coloniale, quand on crée une armée nationale et qu'à côté d'elle dans d'autres casernements elle voit des armées étrangères, des armées de l'ancienne puissance coloniale, elle se demande à juste raison si ces armées ne sont pas faites demain pour la mater lorsqu'elle aura le sentiment que la dignité du pays est en train d'être bafouée, d'être piétinée. C'est pour cela que de-ci de-là, que ce soit à l'Ouest ou au Centre, nous avons des officiers, quelquefois des sous-officiers qui disent qu'ils ne peuvent pas accepter cette situation. Donc, si a priori, nous devons condamner ces putchs, nous devons dans une certaine mesure les comprendre également.
Et à notre sens, la plus grande responsabilité n'appartient pas à ces militaires, à ces armées nationales, mais plutôt aux hommes qui ont reçu la charge de conduire les destinées des pays, qui ont par définition engagé leurs peuples et leurs armées dans la voie de la dignité et dont la pratique contradictoire fait que ces peuples et ces armées voient chaque jour que cette dignité est bafouée. C'est justement cette contradiction qui secoue en ce moment l'Afrique et détermine partout des coups d'Etat auxquels nous assistons.
Camarades, il était bon de préciser ces points, quoique le problème ne nous regarde pas directement en raison du fait que notre armée est intégrée au peuple, que notre armée participe à la vie de notre pays, que notre armée n'est pas muette, qu'elle a son mot à dire ; que notre armée, de la base au sommet, a l'occasion de dire son sentiment sur telle ou telle réforme, sur tel ou tel aspect de notre vie. Il est évident que quand on peut s'exprimer, quand on voit quotidiennement se réaliser ce que l'on souhaite pour son pays, est-ce que vous croyez vraiment qu'on peut penser un seul instant à s'aboucher avec des étrangers pour faire un putch militaire, pour provoquer une révolution ? Non ! Et voilà la réalité qu'il était bon de signaler à l'attention des responsables africains, si nous voulons vraiment que puisse prendre fin cette grande humiliation que nous subissons tous en ce moment.
Pour terminer, je dirai également ceci : « Nous, Africains, avons été modelés pour que nous perdions tout sentiment de notre personnalité. Nous ne devons pas oublier que la personnalité est une réalité qui tôt ou tard, surnage par-dessus l'oppression. Il est temps, grand temps, si nous voulons que cette unité que nous avons scellée à Addis-Abéba devienne une réalité, si nous voulons que l'Organisation de l'Unité Africaine puisse répondre pleinement à sa vocation, il est temps que ces coups d'Etat connaissent leur terme, et pour cela, il est temps que les responsables des Etats africains fassent confiance à eux-mêmes, fassent confiance à leur peuple pour permettre à ceux qui peuvent prétendre à des responsabilités, de pouvoir les assumer pleinement car, qui n'est responsable de rien ne peut pas se considérer engagé. Mais dès l'instant qu'un homme a une responsabilité, qu'on lui confie une tâche même pour laquelle il n'avait pas été initialement préparé, il se fait un sentiment d'honneur, il fait appel à sa dignité, à ses ressources, il va à l'école de la connaissance, il va à l'école de soi-même pour se donner l'effort de réfléchir, de demander afin de pouvoir répondre à la confiance qu'on a placée en lui. Donc, il faut que nous ayons confiance en notre peuple si nous voulons que les secousses qui convulsionnent notre continent puissent connaître leur terme.
Nous remercions très sincèrement les représentants des Etats voisins qui ont tenu à honorer de leur présence ces manifestations en l'honneur de l'Armée Nationale de la République du Mali. C'est là, à mon avis, la meilleure expression de cette solidarité agissante qui doit être le ciment de l'Organisation de l'Unité Africaine. En effet, ces contacts permettent aux uns et aux autres de profiter des expériences des uns et des autres, car, chacun de nous a à apprendre de son voisin. Aussi, je tiens donc ici, au nom de notre Parti et de notre Gouvernement, à les en remercier très chaleureusement. Qu'ils soient donc les bienvenus.
Voilà, camarades, ce que j'avais à vous dire. Quant à vous, camarades de l'Armée, qui en toutes circonstances avez su être les meilleurs interprètes de la volonté d'indépendance de notre pays, qui avez su être la meilleure expression de cette dignité si chère aux Maliens, nous vous demandons de renforcer l'effort, de continuer comme par le passé à rester liés au peuple et, dans vos Comités, aux Assemblées générales, de dire ce que vous pensez de tous les problèmes, de donner votre avis, de donner votre opinion, car pour nous, au sein de l'Union Soudanaise-R.D.A., il ne s'agit pas de construire le pays sans le peuple, mais avec toutes les couches sociales du peuple, avec tous les représentants du peuple.

ALLOCUTION DU PRESIDENT MODIBO KEITA A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE ELECTORALE (12/03/1964)

Maliennes et Maliens,

Le 12 avril 1964, vous êtes, nous sommes convoqués aux urnes.
Si je m'adresse aujourd'hui à vous, c'est certes en conformité avec des usages consommés ; c'est aussi et surtout parce que l'événement est d'une extrême importance.
Le 12 avril prochain en effet, se dérouleront dans notre pays les premières élections législatives depuis l'indépendance de la République du Mali. Elles seront en même temps les premières intervenues, depuis la réalisation de l'unité politique à l'échelle de notre Nation.
Ce scrutin sera donc un test de la prise de conscience des populations qui, le 22 septembre 1960, ont opté pour une décolonisation totale des structures et pour une économie socialiste.
Nous de l'Union Soudanaise-R.D.A., ne sommes pas des militants qui ne s'activent que pendant les élections. A chaque occasion, à chaque instant, chaque citoyen de notre patrie a été informé, consulté, convié à participer à l'œuvre d'édification commune.
Aussi bien, ne vais-je point m'attarder sur un bilan que vous connaissez parce qu'il est le fruit de vos efforts et de vos sacrifices, parce que ces réalisations ont forcé l'admiration au-delà de nos frontières mais aussi parfois une sourde animosité.
Faut-il rappeler aux militants nos Sociétés d'Etat par lesquelles notre peuple s'est rendu maître de sa production, maître de sa monnaie ? Faut-il évoquer l'évacuation des bases militaires étrangères, l'africanisation totale des Cadres, dans tous les domaines, jusques et y compris l'Armée Nationale, par exemple, qui appartiennent déjà au passé ?
Faut-il rappeler sur le plan social, le Code Malien de Mariage, la réforme de l'Enseignement, l'extension des Services de Santé et des Services Sociaux, des Services de Distribution des articles de première nécessité, la réhabilitation et la revalorisation de notre Culture nationale ?
J'aurai pu évoquer, comme le 22 septembre dernier, les perspectives de notre développement économique, de l'industrialisation de notre pays dont l'usine de Banguineda vient de donner le départ. Chacun d'entre nous pourra développer à satiété, dans le cadre de sa région, ou de son cercle le programme arrêté en commun pour le développement économique, social et culturel de notre peuple. Ainsi apparaîtra une fois de plus, que la politique de l'Union Soudanaise-R.D.A. n'a jamais été, et ne sera pas au service de la démagogie.
Parce qu'elle est frappée au coin de l'authenticité et de l'indépendance réelle, parce qu'elle est définie par le peuple, qui seul a la parole, elle ne peut constituer de bouclier pour les tenants d'une politique de démission nationale, de soumission à l'étranger.
La liste présentée par notre Parti est une liste nationale établie en fonction de propositions faites par les Sections. Je sais que le souci majeur de ces dernières a été de faire en sorte que le camarade élu soit l'émanation de la population et demeure soudé à elle.
Le Bureau Politique National s'est fait assurément un devoir de suivre les Sections dans leurs propositions, fidèle en cela au principe de démocratie qui préside à la vie de l'Union Soudanaise-R.D.A. depuis sa naissance.
L'esprit en a été respecté certes, mais dans la mesure où ces propositions n'ont pas été le fruit de tractations malhonnêtes, de marchandages pour le moins indignes d'un Parti comme le nôtre et aussi dans la mesure où les candidats n'ont pas fait l'objet de sanctions disciplinaires au sein de leurs organisations respectives.
Voilà que le Bureau Politique National s'est acquitté de sa tâche en appliquant sans défaillance le principe et les règlements de l'Union Soudanaise-R.D.A.
La Direction Nationale a donc été guidée par le souci de doter le pays d'élus non seulement engagés à fond pour les options claires et irréversibles du 22 septembre 1960, mais aussi par celui de recruter des Députés qui soient d'ardents soldats dans la défense comme dans la réalisation de ses options.
Votre Bureau Politique National a été également guidé dans son choix par le souci de doter le pays de Députés capables d'entreprendre à travers toute la République un véritable travail politique.
C'est dire que plus que par le passé, le mandat de Député ne sera pas de tout repos.
Voilà que certains n'auront pas été reconduits pour diverses raisons. Ils seront soumis à une épreuve car il leur appartient maintenant de prouver qu'ils sont entrés à l'Union Soudanaise-R.D.A. non pas pour obtenir un mandat ou quelques avantages mais pour y militer activement en faveur d'une politique à laquelle ils ont adhéré.
Je suis convaincu que pour eux, comme pour tous les autres, le mandat n'a été et ne sera jamais un accessoire, que l'essentiel pour eux demeurera la fidélité constante aux principes, aux voies et moyens qu'ensemble nous avons clairement définis.
Maliennes et Maliens et
Chers Camarades,
A toutes les occasions, vous avez manifesté sous toutes les formes, votre adhésion au Parti, votre satisfaction des progrès réalisés et votre confiance en l'Union Soudanaise-R.D.A., votre fidélité à notre option.
Le 12 avril est le jour « J » du bilan, de l'expression claire de votre volonté.
Il vous appartiendra, camarades travailleurs, d'exprimer votre appui personnel à la volonté du Parti, de rendre le producteur maître de sa production.
Votre vote sera l'expression de votre détermination à soutenir notre Parti, l'Union Soudanaise-R.D.A., qui a proclamé sans cesse, qu'au Mali il n'y aura pas de place pour les exploiteurs.
Camarades de la glorieuse Armée du Mali, une place de choix vous revient : le Parti n'a jamais cessé de dénoncer la méfiance, la mise en quarantaine de notre Armée. Il a pour cela éliminé les bases militaires, et mis entre vos mains une Armée à la mesure de votre sens élevé de l'honneur, il a redonné aux citoyens que vous êtes votre place parmi le peuple auquel vous vous êtes soudés ; bref, il a fait en sorte que chacun de vous, officiers, sous-officiers, soldats, puisse lever bien haut la tête partout et toujours. Votre vote, votre soutien, après votre participation active de citoyens libres à la campagne électorale, doivent être une fois de plus un enseignement après tant d'autres.
Quant à vous, mes chères soeurs, voici le moment de se ceindre les reins, comme en 1947 ; l'élaboration et la mise en œuvre du Code Malien du Mariage, les mesures diverses que chaque jour nous prenons ensemble pour assurer votre participation active à la vie de la Nation, ont soulevé votre enthousiasme et raffermi votre confiance. Vous vous devez aujourd'hui, clairement, d'assurer votre participation massive à ce scrutin, vous devez apporter aux peuples qui vous regardent, la preuve éclatante de votre adhésion.
Camarades jeunes, depuis le 22 septembre 1960, il n'est pas un instant où le Parti ait déçu vos espoirs.
Vous avez été le tremplin de la lutte pour la défense de la juste cause du peuple. Le Parti sait que vous mettrez à profit cette occasion, pour que chacun de vos camarades apporte son soutien généreux et son approbation totale à la politique de l'Union Soudanaise-R.D.A.
Paysans du Mali, où que vous vous trouviez, vous qui mieux que quiconque, avez pu apprécier le chemin parcouru,
vous qui avez connu les pires horreurs du colonialisme, et qui savourez aujourd'hui les premières réalisations de l'Union Soudanaise-R.D.A., je suis persuadé que vous mettrez un point d'honneur à déposer dans les urnes le bulletin de confiance, le message de fidélité à votre Parti, à notre Parti l'Union Soudanaise-R.D.A.
Camarades responsables politiques et administratifs, le moment est choisi pour mesurer l'ampleur du travail accompli, dans les villes, en direction des villages, jusqu'au plus petit hameau. Il est nécessaire aujourd'hui plus que jamais, jusqu'au plus petit hameau de culture, d'assurer coûte que coûte la participation de chaque citoyen au scrutin du 12 avril.
Maliennes et Maliens, c'est avec un réel plaisir que nous constatons le dépôt d'une liste unique, celle de notre Parti. C'est là l'avantage inestimable d'un pays comme le nôtre où l'unité nationale est déjà vieille de trois ans.
Mais, c'est aussi notre trait caractéristique de ne jamais vivre sur notre passé. C'est pourquoi, votre participation au scrutin du 12 avril doit être sans équivoque. Ce sera là au surplus, la meilleure riposte à ceux qui veulent qu'échoue l'expérience malienne ; ce sera surtout la justification rigoureuse aux espoirs que placent en nous les peuples frères d'Afrique.

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